25/09/2003 - Laurent Camite
Quelque chose va craquer
1
L’organe pénétra dans l’orifice du corps avec ce bruit si caractéristique de frottements épidermiques. Chris poussa la lourde masse, attendit un petit moment avant de l’ouvrir plus avant, gérant comme c’était possible l’accessoire dans une main et ses multiples membres de plaisir suspendus à son tronc. Alex s’impatientait un peu en dessous. Une envie pressante. En entrant, Chris sentit l’atmosphère du lieu lui sauter aux narines. Une odeur de chair apaisante qui signifiait immanquablement quelque chose comme welcome home, surtout après une abstinence de plus de trois jours, quinze en l’occurrence. Ça sent bon.
Le cadre était ancien, pas vétuste pour autant. Une affaire pareille, ça ne s’était pas refusé au moment présenté, avec ses deux salons, ses trois chambres, sa cuisine et les toilettes séparées de la salle de bain (avec baignoire, s’il vous plaît). Chris ne rentra pas significativement dans l’ouverture. Trop de poids. Alex ne tenait plus, s’engouffra dans la brèche en laissant tomber ses cheveux. Direction le petit coin, au pas de course. N’empêche, c’était bon de revenir chez soi. Les souvenirs pouvaient bien attendre un peu.
Manu avait vaguement entendu le bruit de l’ébat, à l’autre bout de l’appartement. Oh non, pas maintenant, pas avant de savoir. Les cris de plaisirs, bien qu’assez lointains, avaient perturbé sa partie. Trois fois qu’il se présentait à ses yeux, durant ses nuits. À chaque fois, c’était bon, pas de doute, mais quelque chose l’intriguait. Pourquoi ? Encore un effort, si je passe en force, ça poursuivra peut-être. Et ce fut le cas. Chris et Alex attendront que je finisse. La fille brune, sortie tout droit d’un magazine de mode, impeccablement maquillée, se tenait là devant Manu, dans une allée d’immeubles. Viens, mon amour. Leurs mains se tenaient. Que c’est doux ! Derrière une rangée d’arbustes, la fille brune l’enlaça, l’embrassa. Puis d’un instant à l’autre, Manu se retrouva dans une salle pleine de cactus. Pourquoi ? À genoux, la tête à quelques centimètres du sol, une étrange sensation qui lui tournait dans la bouche. C’est bon mais, pourtant, il n’y a rien. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Chris déambulait lentement dans les couloirs, caressant son ventre. Alex. Quinze jours en sa compagnie. Est-ce que… Cette pensée ne lui plaisait pas trop. Pas du tout même. Pourtant… Manu ! Tu n’as pas idée de ce que tu as raté ! Stupid stupid stupid !
La chambre était plongée dans l’obscurité jusqu’à ce que Chris n’entrouvre la porte. Mmmh… Cet endroit aussi sentait bon. Une odeur de calme et de paix. Tout le contraire de ce que Manu semblait être. Mais Chris savait ce cœur à l’opposée de ce que l’extérieur affichait. Manu devait être capable de douceur. Sans doute.
— Hé ! Debout là-dedans ! On est de retour !
— Mmmh…
Chris sentit son cœur s’arrêter, se ressaisit.
— Je m’attendais à un meilleur comité d’accueil.
— Mmmh… La fille…
Quoi la fille ?
— Salut Chris.
Je m’inquiétais pour toi. Non, ce n’était pas la meilleure chose à dire.
— Alors, les States ? C’est si bien que ce qu’on dit ?
— Tu aurais pu venir à l’aéroport.
— Allons, tu sais bien que ce n’est pas du tout mon style.
— Ouais, tu parles, on rediscutera de ça après ton mariage.
— Mon mariage ? Qu’est-ce que c’est, au juste ? Je ne prévois rien de ce genre.
— Et bien reste ! Tant pis pour toi.
Chris se leva du lit, lui tournant le dos.
— Chris ?
— Oui ?
— Donne-moi cinq minutes, okay ?
— À tout à l’heure.
Alex, de son côté, en avait enfin terminé avec son urgence. La nourriture proposée au restaurant n’était peut-être pas de toute première fraîcheur. Au pied du lit, Chris commençait à ramasser ses vêtements. À l’autre bout de l’appartement, Manu sortit de son antre, passa aux toilettes puis à la salle de bain. Un peu d’eau sur le visage. Ce que tu peux être moche lui renvoya le miroir en écho à ses propres chuchotements. Tu devrais avoir honte. La cuisine lui paraissait le lieu le plus indiqué pour oublier l’automutilation du matin.
— Manu ! Tu pourrais quand même faire du café !
— Alex, moi aussi je vais bien, merci.
— Oh, bon, excuse-moi. Ça me fait plaisir de te revoir, comme si tu ne la savais pas. Mais quand même, je veux dire…
— Quoi ?
— Le café.
— Et bien, qu’est-ce que je suis en train de faire, à ton avis ?
— Mais il doit avoir plus de trois jours, rien qu’à voir la couleur.
— Faux, faux, faux. Archifaux. Il est d’hier. Je le fais toujours la veille au soir pour le lendemain. Honnêtement, je n’arrive pas à préparer le café quand je suis dans les brumes du matin.
— Magnifique. Vraiment magnifique. Tu m’impressionnes de jour en jour, Manu.
— Ben, si c’est trop pour toi, personne t’oblige à rester.
— Quoi ? Non mais quel culot ! Qui paye le loyer ici ? Toi peut-être ? Tu te fous de moi !
— ÇA SUFFIT !
Chris se tenait sur le pas de la porte, les larmes au bord des yeux. À quoi ça rime ? Nous avons passé deux semaines merveilleuses, Alex. Pourquoi tu fais ça ?
— Manu, excuse-moi. C’est… ce doit être… à cause de l’avion. Je suis encore complètement à cran. Je regrette.
— C’est pas grave, va. C’est vraiment trop idiot de se disputer pour une histoire de café, de toute façon. Hein, tu ne crois pas, Chris ?
Chris ne savait pas quoi dire.
— Allons bon, j’avais oublié cette exquise sensation de l’odeur de cigarette au petit déjeuner.
— Oh, vous n’allez pas recommencer à vous disputer.
— Là-bas, on te regarderait comme si tu étais toxico.
— Qu’est-ce que ça peut bien me foutre ?
— Oh allez, arrêtez maintenant, d’accord ?
— J’irai cracher sur ta tombe.
— Mais j’y compte bien !
— Oh ! Stop !
— Alors, comment était la famille ?
— Super sympa, très accueillante. Très… américaine, en fait.
— On arrêtait pas de parler de littérature avec la mère. Même si Chris était plus dans les considérations footballistiques du père.
— Chacun son truc, qu’est-ce que tu veux. Ce n’est pas si fréquent de tomber sur des passionnés de soccer aux États-Unis.
— Et la fille ?
— Oh, Caitlin ? Adorable, charmante.
— Et très mignonne. Tu l’aurais sûrement adorée, Manu.
— Elle ressemble à Marilyn ?
— Oh, non, pas vraiment.
— Et les villes ?
— Moi, j’ai adoré Boston. Alex, évidemment, a préféré New York.
— C’est quand même une autre classe. Mais tu ne peux pas vraiment ressentir ces choses-là, toi, Chris.
Manu et Chris échangèrent un regard complice. Ça va lui durer combien de temps, les effets secondaires de l’avion ?
— On a aussi fait halte au Levi’s Outlet. On s’est fait des réserves de jeans.
— Vous m’en avez ramenés ?
Alex saisit l’occasion pour taquiner Manu.
— Mmmh… et bien… avec Chris, on s’est dit que tu préférerais quelques robes.
— Alex ! Qu’est-ce que tu racontes ?
— Comment ? Des robes ?
— Ça te pose un problème ?
— Euh… je… enfin, non, pas du tout.
— Ah, tant mieux alors.
— C’est quoi ton problème Alex ? Qu’est-ce que tu insinues là ? Tu me cherches ?
Même Chris s’amusait de la situation, veillant toutefois à ce que ça n’aille pas trop loin. Alex et Manu étaient bien capables de se battre pour une broutille de ce genre.
— Quoi ? Tu mettrais des robes, toi ?
— Et pourquoi pas ?
— Bah, tout est possible, fit Chris. Aujourd’hui, ils font bien des robes pour hommes, alors pourquoi pas Manu ?
— Oh, j’ai hâte de voir ça, ajouta Alex d’un air sarcastique.
— Vous faites vraiment chier, vous deux !
Manu quitta la pièce et partit se réfugier dans sa chambre.
Marilyn, son sourire, son regard. Son aura. L’esprit de contradiction incarné. Le côté tellement pathétique, pathétique oui, de sa vie, alors qu’elle était la femme la plus admirée du monde. Elle avait vécu aux États-Unis, les représentait en quelque sorte. Manu y aurait bien été, rien que pour ça. Mais sa maladie aurait forcément posé problème. Impossible de passer quinze jours loin de tout sans que ça se manifeste à un moment ou à un autre. Pourtant, ça ne s’était pas manifesté durant l’absence de Chris et Alex. Injuste.
Chris finit par entrer dans la chambre. Manu liquidait clope sur clope, le cendrier atteignait un niveau inquiétant. Pas de musique, pas dans son assiette pensa Chris.
— À quoi tu pensais ?
— Oh, à rien de spécial. Je me voyais entrer dans une école, un fusil à pompe à la main. Je n’avais pas encore décidé si j’allais tirer ou pas, quand tu as poussé la porte.
2
J’ai peur. J’ai peur parce que tu ne veux plus de moi. Parce que tu ne veux plus me voir. Tu ne me trouves pas assez bien pour toi. Qu’est-ce qu’il te faudrait ? Je ne sais pas trop quoi dire. Je n’ai pas les idées claires. Tu n’as pas le droit de m’en vouloir pour ça. Tu ne peux pas me faire ça. De toute façon tu te rendras vite compte de ton erreur. Tu t’en mordras les doigts. Et ce sera à toi de venir me voir à genoux.
Tu dois me croire. J’ai changé. Je ne suis plus malade. Je ne te ferai pas d’autres reproches. Mais je n’assumerai pas tes problèmes. C’est à toi de gérer ça, de comprendre ce qui s’est passé. Moi, je ne peux qu’écouter, essayer de comprendre. Si tu penses que je dis n’importe quoi, je ne peux que t’assurer que c’est la vérité. Écoute-moi s’il te plaît.
Je sais, je n’aurais pas dû dire certaines choses. Mais bon, le mal est fait, comme on dit. Alors pourquoi s’en tenir au passé ? J’ai eu des périodes un peu difficiles, tu ne peux pas te rendre compte. On me disait des choses qui étaient faciles à croire et je les croyais. Mais tu n’as pu comprendre ça, c’était tellement confortable pour toi. Je ne voulais que ton bien. Comment peux-tu me le reprocher ? Ingrat. Tu n’as pas connu ça, ce que ça fait d’avoir la tête vidée, un coup de massue derrière la tête. D’avoir tout le monde contre soi. C’était trop dur à vivre pour moi.
Ça m’a fait tellement mal.
Jusqu’à ton départ je ne savais pas. Et aujourd’hui je me retrouve à me bourrer de cachets et de calmants. Il paraît que ça soigne, mais je reste sceptique. Comme si on pouvait effacer ça comme ça, en suivant un traitement. N’importe quoi. Si j’avais été capable de tenir mes promesses je l’aurais fait. Quelle impuissance on peut ressentir dans ces moments. Je dois te paraître ridicule. Comment expliquer que sortir ou faire quelque chose de normal est très difficile pour moi ? Il m’a toujours fallu un but, et j’en cherchais pour nous. Ça ne me posait pas de problème avant de tomber malade. Mais après, ce que je ressentais à l’intérieur était beaucoup trop fort pour que je pense encore à toi. Je sais que sans ça je n’aurais pas dépendu de toi. Je n’ai jamais dépendu de toi avant.
Un jour je t’ai dit que tout ça n’était plus qu’un mauvais souvenir. Tu te souviens comme j’étais sincère ce jour-là ? Et dire que je t’avais menti. Incroyable.
Un jour on pourra sans doute reparler de tout ça en rigolant, pas vrai ?
Allez va, je t’en veux pas. La prochaine personne qui sera avec toi aura bien de la chance, ma foi.
— Hé ! Alex, qu’est-ce que tu fais ?
— Oh, je… rien, rien du tout !
Alex était en train d’installer un foulard rose fluo pendant à la lampe de sa chambre.
— Et voilà, un peu de couleur !
— Commence déjà par ouvrir tes volets de temps en temps, tu en verras des couleurs, des couleurs comme tu n’as pas idée.
Chris sortit de la pièce. Alex reprit le fil de ses pensées.
Bon, ne pas ouvrir les fenêtres, parce que si je me rate, tu parles d’un suicide. Bien sûr, la pendaison est plus propre que les quatre veines, mais ça ne plairait sûrement pas à Manu… Je l’entends déjà d’ici : vraiment, quel manque de savoir-vivre !
3
D’abord, et avant toute chose, la sérénité. On est toujours plus apte à affronter ce qui se prépare, ce qui va se présenter, lorsque l’on se trouve dans un état de sérénité. Ne pas avoir de souci, de poids sur la conscience, de petit tracas derrière la tête. Comme ça, tu ne risques pas la rupture imminente. Et Chris se trouvait justement dans cet état d’esprit. Tout allait bien. Du moins, rien de néfaste ne pendait au-dessus de sa tête. Rien à craindre. Enfin, je crois.
Ensuite, des projets. C’est bien beau d’être sans pression, il vaut mieux avoir quelque chose à faire, un but. Une direction, de l’optique dans l’air. Et pour ça aussi, c’était plutôt pas mal en ce moment pour Chris, merci. La pochette de What is cool with M-J, un groupe de rock au nom improbable, à réaliser, et puis toujours cette envie de roman photo. Il y avait déjà de quoi faire.
Enfin, condition sine qua non du bonheur selon Chris, une présence. Quelqu’un sur qui s’appuyer, sur qui compter. Manu et Alex ? Pas vraiment dans ce genre, non. Une personne avec laquelle chaque discussion, chaque regard est un grand moment. Sans chercher forcément le contact ou la relation charnelle, ces choses tellement communes. Pour le sexe, il y avait toujours de quoi trouver. Le sexe, il déborde de partout, dans la rue, dans les cafés, dans les boîtes, tout le monde ne pense qu’à ça, c’était vraiment pas difficile de prendre sa décharge de plaisir rapide quand on voulait. Et puis de toute façon, il y avait toujours la masturbation. Non vraiment, pas de quoi s’inquiéter de ce côté-là. Mais la présence de l’autre, ce truc qu’on ne s’explique pas, ou difficilement. L’affinité. Si possible avec une personne de l’autre sexe, ce qui apportait toujours un plus à l’ensemble, parce qu’il y a tant à apprendre du sexe qui n’est pas le sien.
Chris se trouvait à un stade de sa vie où il n’y avait pas cette présence. Ce qui n’était pas facile à vivre. Il fallait bien faire sans mais ça devenait gênant, à force.
Téléphone. Une présence miraculeuse qui viendrait s’annoncer comme ça, sans prévenir ? Chris n’y croyait pas vraiment et la voix neutre qui lui fit répondre à un sondage ne contredisait pas vraiment cette impression.
Manu débarque dans le salon, s’affale dans un des canapés avec un air mal-en-point dans les yeux.
— Ouah, j’ai fait un rêve…
— Encore l’histoire des cactus ?
— Oula, non, beaucoup plus ambitieux.
— Tu dis ?
— Ambitieux, important. Quelque chose d’énorme. L’explosion du soleil, ouais, rien que ça. C’était terrible. Tout le monde mourait, aucune échappatoire possible.
— Bah, on finira bien par se détruire nous-mêmes.
— Putain, évidemment, nous avant les autres en plus. Mais tu te rends compte, un peu ? Le soleil qui explose, la fin de tout. Quelle classe !
4
Alex savait plaire, et ne s’en privait jamais. Tout y passait. Djeun’s de son âge, hommes ou femmes mariés (parfois les deux en même temps), nymphettes prépubères, puceaux ou vieux bisexuels. Aucun complexe mais rarement de plaisir, curieusement. En réalité, Alex ne faisait ça que pour le moment du basculement, celui, très court, au cours duquel la proie succombe et s’abandonne. Le baiser qui suivait n’était pas meilleur que les autres mais avait le goût de la victoire. Alex prenait un plaisir immense à séduire, à se battre pour obtenir une faiblesse de son adversaire. Malheureusement, tout ce qui suivait le premier baiser n’était qu’une inexorable chute vers l’inévitable, la rupture. Cet instant est vraiment le plus divin des plaisirs. Tout ce qui suit n’arrive jamais à la hauteur de ce moment-là. Au contraire, ça ne fait que décroître.
Iori arriva devant la porte, quelque peu essoufflée par les quatre étages qu’elle venait de monter. Arrêter de fumer. Oh et puis non, on est encore jeune après tout. Ce qu’elle venait faire là, elle ne savait pas. Manu l’avait appelée pour quelque chose d’important, n’arrêtant pas de s’excuser pour le dérangement et pour le caractère un peu saugrenu de son appel, comme ça, en plein été. Déjà, que Manu l’appelle, c’était assez inhabituel. La première fois, en fait. Qu’y avait-il de si important pour lui demander de venir un après-midi en plein mois d’août ?
Iori appréhendait un peu, même si elle ne redoutait pas un coup fourré. Elle reprit son souffle quelques secondes puis sonna. Manu vint ouvrir.
— Iori ! Salut ! Merci d’être venue.
— Salut Manu.
Iori pénétra dans le salon ou se trouvaient deux garçons qu’elle ne connaissait pas. Greg et Ivan. Elle se présenta timidement avant de s’asseoir dans le fauteuil non loin du canapé déjà occupé aux deux tiers, prenant soin de ne pas révéler un morceau de son intimité par la grâce de sa jupe qui lui descendait pourtant en dessous des genoux. Dans la cuisine, Manu avait toutes les peines du monde à préparer du thé pour ses trois invités. Le stress sans doute. Ça alors, Iori est exactement comme dans mon rêve. Rouge et noir, les cheveux un peu plus longs. C’est si gentil de sa part d’être venue comme ça.
Ivan et Greg étaient habitués, mais plutôt en soirée, avec Chris et Alex, et plein d’autres gens. En début d’après-midi, avec Chris et Alex dehors, et maintenant cette fille qu’ils ne connaissaient pas, que pouvait avoir Manu derrière la tête ?
— Bon, bon, voilà le thé. Tenez.
Manu s’assit dans le second canapé, de façon à avoir ses trois invités en face.
— Alors voilà, je voulais vous voir tous les trois aujourd’hui parce que j’ai des choses à vous dire. Greg, d’abord. On se connaît depuis un sacré bout de temps, pas vrai ? On a tout connu ensemble. Et pourtant on a toujours eu des choses à se dire. C’est curieux, tu ne trouves pas ?
— Et bien… euh, oui ma foi.
— C’est vraiment une belle amitié qu’on a eu toi et moi. Dans les bons comme dans les mauvais moments. Toujours là l’un pour l’autre. Tu as fini par t’accommoder de mon côté un peu ermite, à force. Et puis ces derniers temps, tu n’as jamais hésité à m’appeler dès qu’il y avait un problème. J’ai toujours répondu avec plaisir, tu peux me croire.
Greg était touché mais ne savait pas trop quoi dire. Pour que Manu lui parle comme cela et devant d’autres personnes, c’est qu’il devait y avoir quelque chose d’un peu spécial.
— Ivan, maintenant. On ne s’est pas beaucoup vu ces derniers temps, mais ça n’a rien changé.
— Ben oui, quoiqu’il arrive on est amis, c’est une évidence.
— On se fait rire, on a plein de goûts en commun, on est souvent sur la même longueur d’onde. Tu vois, si tu n’étais pas un garçon, on aurait sûrement…
— Ça me fait bizarre que tu dises ça, ce n’est pas vraiment comme ça que je le conçois.
— Oui, enfin, je veux dire que tu me manquerais, comme Greg et Iori.
Iori, justement, assistait perplexe à la réunion. Qu’est-ce que ça voulait dire, au juste ?
— Et Iori, et bien… Tu déchires tout, tu sais ça ?
Elle eut envie de rire mais ne savait pas comment prendre la chose.
— Tu es très humble, déjà, c’est très rare de nos jours. Et en même temps, tu as l’air d’avoir une grande force en toi. Je te vois un peu comme une tempête, prête à tout emporter sur son passage. Je t’admire beaucoup Iori.
Ouah, le coup au cœur. Elle aussi admirait Manu. Elle ne lui avait jamais dit car elle en connaissait trop peu. Et là, d’entendre ça…
— Si je devais partir, et bien tu serais une des trois personnes qui me manqueraient le plus. J’aurais eu le regret de ne pas mieux te connaître.
— Et ben Manu, fit Ivan, saute-lui dessus !
— Enfin si je vous ai demandé de venir cet après-midi, c’était pour vous dire à quel point vous allez me manquer.
Silence interrogateur du côté des visiteurs.
— J’ai une maladie du cœur. Je n’en ai peut-être plus pour très longtemps.
— Quoi ?
Iori sentit les larmes lui monter aux yeux. Greg et Ivan n’en revenaient pas. Ce dernier demanda :
— Mais depuis quand ?
— Depuis longtemps. Depuis toujours en fait. Depuis ma naissance je dépends de mes médicaments. Je n’ai jamais voulu en parler, j’avais peur du regard qu’on porterait sur moi, qu’on me laisserait tomber. Je sais que c’était idiot mais je ne pouvais pas inquiéter les gens autour de moi. Mais maintenant que je peux partir d’un moment à l’autre…
Iori se jeta sur Manu et l’entoura de ses bras.
— Oh, Manu…
Ivan et Greg s’approchèrent et écoutèrent la souffrance sourde.
Si on avait demandé à Chris si Manu allait bien, la pensée qui lui serait venue à l’esprit aurait sans doute été quelque chose du genre Manu ? Oui, ça va. Bon c’est quelqu’un qui vit un peu dans son cocon, au milieu de ses cassettes, qui fait sa musique tranquillement, mais globalement ça va.
Je ne savais pas qu’il y avait cette maladie.
5
Au début, Chris et Manu ne comprenaient pas très bien. Comment Alex pouvait s’entendre avec ce genre de fille ? Bon, c’est vrai qu’elle était très mignonne. Admettons. Une jolie blonde, avec le préjugé qui va avec. Pas très fut’fut’, le genre à aimer les boys band et les pauvres séries américaines à 18 ans. Alex avait bien quelques côtés comme ça, les Spice Girls pour rigoler (qu’est-ce qu’on se marre) mais s’entendre comme larron en foire avec une techno-pouf, là…
Si encore il n’avait s’agit que de sexe, pourquoi pas, mais non. De l’amitié pure et dure. Incompréhensible.
En réalité, tout n’était qu’affaire de gratitude. Cette fille aimait Alex comme une folle furieuse, et Alex avait besoin de se sentir exister. Alors la jolie blonde trouva refuge dans ses bras toutes les nuits un an durant, mais rien de plus. Puis il y eut un câlin un peu plus poussé, Alex et la fille ressentirent simultanément quelque chose qui ressemblait fortement à un orgasme, comme par miracle. Il fallait absolument retrouver cette sensation, amener les jeux, les caresses, de plus en plus loin.
Je t’aime.
C’était cela qui lui plaisait tellement, pas la fille.
6
Chris sortit du bâtiment, pénétra la rue et la lumière du grand jour. Et bien voilà, c’est fini. J’ai réussi. Fin du contrat, retour à la précarité. Chris n’avait pas cassé la baraque au point de se voir proposer un CDI. Tant pis. Au chômage désormais. En vacances dans sa tête. Bien le temps de s’arrêter manger un cheeseburger dans un square.
À l’accueil de l’hôpital psychiatrique de la ville, l’activité n’est pas très intense. Alex effectue tranquillement son boulot de standardiste, les coudes posés sur un rebord de table et la tête penchée au-dessus d’un livre de Franz Kafka. Le téléphone ne sonne pas (ou rarement) mais la porte s’ouvre de temps à autre.
— Bonjour…
— Bonjour.
— Mesdemoiselles ?
— Euh, on voudrait voir une patiente, si c’est possible.
— Vous voulez bien me donner son nom s’il vous plaît.
— Belkacem.
— Et vous êtes ?
— Saria Malone…
— … et Julie Boleau.
— Un instant je vous prie.
Ce soir-là, c’était l’anniversaire de Manu. À part Chris et Alex qui lui avaient laissé un mot sur la porte du frigo, personne ne lui avait souhaité. Mais ça ne lui paraissait pas très étonnant.
Chris et Alex allaient bientôt rentrer. Une petite soirée était prévue pour l’occasion. Manu se regarda un long moment dans le miroir de sa chambre. Et si je mettais cette robe, finalement… ça leur ferait peut-être plaisir, en fait. Et puis je sais pas… mmmh… non, grotesque, que j’aurai l’air là-dedans.
— Bon aller, c’est l’heure du cadeau !
— D’accord, d’accord… Manu, attends-nous ici.
Chris et Alex disparurent dans la chambre. À leur retour, pas de paquet mais une fille blonde à leurs côtés.
— Manu, voici Natasha. On te laisse avec elle. Et tu peux lui demander ce que tu veux, on a payé le prix fort !
Natasha se déshabillait nonchalamment sur le lit de Manu qui hésita un peu avant de l’imiter.
— C’est la première fois que tu le fais ?
— Euh… non. J’ai déjà eu deux ou trois expériences. Mais c’est la première fois… que je le fais avec une professionnelle.
Natasha lâcha un petit sourire.
— Je peux te poser une question ?
— Mmmh…
— Est-ce que… est-ce que tu aimes ça ? Est-ce que tu ressens du plaisir quand tu le fais ?
— Des fois, ça dépend… Non, en fait c’est assez rare. Mais c’est mon métier et je le fais avec tout mon cœur.
— Tu travailles pour quelqu’un ?
— Oui bien sûr.
La jeune Ukrainienne se tenait toute nue sur ses fesses, les jambes repliées entre ses bras, genoux sous le menton.
— En fait, ce qui est le plus dur, c’est quand les clients font des remarques désobligeantes sur mon corps. Il faut savoir encaisser… Bon, je sais bien que je n’ai pas beaucoup de fesses ou que j’ai les seins qui tombent un peu, meuh bon…
Manu n’en revenait pas. Comment pouvait-on trouver que cette fille manquât de ceci ou de cela ? Elle était juste à tomber. Et puis elle a de si jolis pieds.
— Euh… écoute… je sais qu’avec ma tête de malade, euh… enfin, si tu n’as pas envie de le faire avec moi, je veux pas t’obliger. Je dirai à Chris et Alex de te payer et puis voilà…
— C’est déjà fait. Alors on va le faire. Sauf si tu as une petite fatigue.
— Euh… et ben, essaye.
Natasha se cala sur l’entrejambes de Manu et commença à travailler. Ça pour y mettre du cœur…
7
— Alors, tu as aimé le cadeau ?
— Tu parles, je crois que je suis… enfin, tu vois quoi ?
— Mince alors, ça n’était pas compris dans le forfait ça.
— Remarque, si t’as assez d’argent tu pourrais la louer toute ta vie.
— Très drôle, Alex.
— Manu, on ne voulait pas en parler hier mais… on sait moi et Alex, pour ta maladie.
— Et ben, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, moi ? Je vais crever d’un jour à l’autre sans personne pour me pleurer, c’est comme si plus rien n’avait d’importance, maintenant.
— Pfff… t’es vraiment pas drôle Manu. Bon Chris, qu’est-ce qu’on va faire quand on sera plus que deux ici ?
Manu n’en voulait pas à Alex. C’était son humour, on n’y changerait probablement jamais rien. Chris reprit :
— Et bien… je suppose qu’on devrait partir chercher le garçon.
— Quelle idée géniale ! 
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