02/08/2001 - Claude Fester
Les Ousils - Chapitre 6 : Le Grand Ordre de la Balance

Gailmoore, ambassadeur Ousil de l’Ordre était sous l’emprise verbeuse de Nagokor, son homologue Luxuriant représentant les Ousils de la Luxure. Tous deux avaient été convoqués par le Président du Grand Ordre de la Balance, encore appelé Ambassadeur des Sept Valeurs. En effet, Nagokor contestait l’attitude anticonstitutionnelle de son confrère. Il avait alors demandé une entrevue destinée, comme il l’avait indiqué dans son courrier, " à rétablir l’équilibre naturel de la balance ". Les trois personnages étaient donc réunis dans le bureau de l’Ambassadeur des Sept Valeurs à bord de la station géostationnaire. Gailmoore, comme tous les Ousils de l’Ordre, était un humanoïde. Son regard était un délicieux mélange de chaleur et de froideur. Il était assis devant le bureau, attenant le plaignant. Il ne réagissait pas au discours et restait impérial. Son attitude révélait une force de caractère. Il avait revêtu sa tenue officielle et obligeait le respect. Nagokor, quant à lui, restait fidèle à son peuple, les Ousils partisans de la Luxure. Humanoïde, lui aussi, il était néanmoins plus trapu et beaucoup moins imposant. Ses yeux étaient sournois et ses mains s’agitaient sans cesse. Il était plus petit que Gailmoore et remuait dans son siège. Ses vêtements étaient cousus d’or, et chaque fil provenait d’un gisement différent. Il arborait fièrement une multitude de rubis qui étincelaient et le rendait assez ridicule. De grosses bagues englobaient ses doigts boudinés. S'adressant à son confrère de l'Ordre, sa voix était mielleuse :
- L’opération Neko ne vous donne pas le droit d’intervenir directement dans le déroulement des différentes étapes. Je me permets de vous rappeler que votre rôle consiste à observer et à rendre compte des faits observés auprès de Monsieur l’Ambassadeur des Sept Valeurs.
Ce dernier, posé, détacha son regard du costume de Nagokor, et, poussant l’objectivité dans ses derniers retranchements, adressa à Gailmoore :
- Avez-vous commis quelque entreprise répondant au chef d’accusation exposé ?
- Nullement, Monsieur le Président, cet homme semble vouloir arranger les choses à sa façon. Notre Ordre est droit. L’immoralité et le mensonge sont, chez nous, des valeurs rejetées, voire totalement inconnues.
Nagokor s’étouffa :
- Vous avez envoyé des Ousils de l'Ordre contrer l’invasion des chaotiques. Vous ne pouvez pas le nier !
- Bien sûr que si, je le peux. Pourriez-vous me dire d’où vous tenez ces accusations ? Auriez-vous mené une enquête dans nos rangs sans que nos services de contre espionnage vous aient remarqué ? Compte tenu du physique ingrat qui vous caractérise, vous et votre peuple, j’en doute fort. De plus, vous êtes de bien piètres comédiens, comme le prouve votre discours.
- Suffit, intervint l’Ambassadeur des Sept Valeurs non sans glisser un sourire.
- Je n’attendais pas d’autre réaction d’un Ambassadeur de l’Ordre, reprit Nagokor. Vous désirez, plus que personne d’autre dans cet univers, saboter la campagne des Ousils du Chaos ! C’est pour cela que vous êtes prêt au pire mensonge. Quelqu'un a utilisé un Vortex sur la dernière planète de l'opération Neko. C'est une terrible violation aux lois les plus fondamentales. Comment avez-vous mis en œuvre cette technologie ? Pourriez-vous nous rappeler la campagne poursuivie actuellement par vos partisans ?
- Bien sûr, cher collègue. Mais avant tout, laissez moi revenir sur vos propos. Tout d'abord, sachez qu'aucun Ousil de l'Ordre ne possède la technologie requise pour la création de Vortex et que, respectueux des lois impériales que nous sommes, personne n'envisage son développement dans un avenir plus ou moins proche. Enfin, pour répondre à votre dernière question, notre peuple poursuit actuellement une campagne colonialiste destinée à prévenir les races primitives des forces Chaotiques.
Nagokor se sentit pousser des ailes. Il s'engouffra comme un diable dans la "porte" ouverte par son confrère :
- Seriez-vous en train d'avouer que vous pourriez, sous couvert de votre valeur, vous interposer dans le processus d'expansion de vos frères, les Ousils du Chaos ? En un mot comme en cent, est-ce vous qui avez envoyé des intrus sur Rockberry ?
- Votre allusion est ridicule. L’empire Jotyr n’apparaît aucunement dans notre programme de défense. Nous ne faisons que prévenir les peuples de l'invasion des Chaotiques. L'opération Neko destinée à maîtriser l'invasion de l'empire Jotyr par le Chaos étant contrôlée par le Grand Ordre de la Balance et supervisée par nous même, je ne vois pas en quoi une intervention de l'Ordre serait nécessaire. Mais pourriez-vous, à votre tour, me rappeler le thème de la campagne luxuriante ?
- Mais sans aucun doute, monsieur l’ambassadeur, sans aucun doute. Mon peuple recherche actuellement à s’enrichir en colonisant les peuplades primitives et en leur soustrayant leurs matières premières. Par matières premières, j’entends minéraux, mais aussi main d’oeuvre. Vous savez tous que l’esclavagisme et la prostitution rapportent énormément.
Gailmoore serra les dents, et répliqua :
- Merci pour les détails. Mais, dites moi, lorsque vous parlez de peuplades primitives, verriez-vous dans l'empire Jotyr une future source de richesse ?
- J’admire votre façon de retourner la situation. Vous voudriez peut-être que je prenne votre place d’accusé ?
- Mais il n’y a pas plus d’accusé dans cette pièce que d’hommes honnêtes dans votre pays, ironisa Gailmoore.
- Merci beaucoup, sourit Nagokor.
- Vous me faites un procès d’intérêt, continua Gailmoore comme s’il n’avait pas entendu de remerciements. Vous avez besoin des Chaotiques pour anéantir la rébellion qui habite vos colonies et les Chaotiques ont besoin de vous, les Luxuriants, pour couvrir les frais de leur interminables et coûteuses campagnes d’extermination. Les deux valeurs ont conclu un pacte anticonstitutionnel qui me semble plus évident que celui que vous tentez de me faire avouer !
Nagokor ne trouva pas de réponse. Il sentait le regard de l'Ambassadeur des Sept Valeurs fixé sur son visage d'où quelques gouttes de transpiration apparaissaient. Gailmoore, sûr de lui, enchaîna aussitôt :
- Cette situation dure depuis tellement longtemps que tout le monde s’en est accoutumé. Aussi, excusez-moi, mais je vous trouve fort audacieux lorsque vous m’accusez, moi, puis mon peuple, de manoeuvres qui sont votre pain quotidien.
- Vous mélangez les problèmes, tenta Nagokor, vous voudriez prendre possession de l’empire Jotyr sans vous salir les mains. Reconnaissez au moins, que nous, nous avons le courage d’affronter et d’accepter nos croyances.
- Vous reconnaissez vouloir conquérir l’empire Jotyr, et cela bien que le Grand Ordre de la Balance ait décrété inviolables les terres Jotyr ?
- Je n’ai jamais dit cela !
Le Président du Grand Ordre de la Balance, qui jusqu'ici avait laissé les deux hommes s'affronter, prit la parole :
- Si. Vous l’avez dit.
Surpris par la soudaine intervention du Président, les deux hommes se lâchèrent du regard et lui dirigèrent toute leur attention. Celui-ci continua :
- Non seulement vous l’avez dit mais, de plus, vous vous êtes insurgé contre l’opération Neko ! Cette opération a comme unique but l'assouvissement des besoins des Ousils du Chaos. A savoir la destruction, le vol et le meurtre. Les Chaotiques ont ce besoin et l'opération Neko les concerne eux et eux seuls. Nous ne sommes élus que pour représenter les Sept Valeurs et vérifier les débordements, désormais quotidiens, des Ousils dont la valeur est le Chaos. L'attaque de l'empire Jotyr est contrôlée. Le Grand Ordre de la Balance n'a permis qu'une dernière intrusion chez les Jotyr : la planète Rockberry. Quant à connaître l'origine exacte de ce Vortex et des intrus qui l'ont employé, il est difficile aujourd'hui d'accuser ou même de soupçonner qui que ce soit. Je vous demanderais donc de faire preuve d'une très grande sagesse et de ne parler à quiconque de cet incident. Le Grand Ordre de la Balance a demandé une enquête. N'oublions pas que l'empire Jotyr lui-même peut très bien posséder cette technologie. Nous ne connaissons pas encore suffisamment ce peuple, et à ce titre, nous nous devons de n'en tirer aucune conclusion trop hâtive. Mais l'opération Neko avait, de toutes manières, prévu une trève de deux cent jours. L'enquête pourra donc se dérouler dans les meilleurs conditions. D'ailleurs, à l'heure qu'il est, les Chaotiques doivent être sur le chemin du retour. Quant à vous, Monsieur l'Ambassadeur de la Luxure, n'oubliez jamais que vos envies de richesse ne doivent en aucun cas privilégier une ou l'autre de nos Sept Valeurs.
- Les mots m’ont échappé, balbutia Nagokor. Vous savez, je prends mon travail très à coeur. Et puis, tout le monde sait que les relations entre les différentes valeurs sont souvent confuses.
- Pas à ce point. Vous avez tenté de me faire désavouer l’ambassadeur Gailmoore ici présent, et ce, dans l’unique but de faire valoir vos intérêts.
- Non, enfin, peut-être. C’est à dire que j’ai estimé que mes intérêts étaient aussi ceux du Grand Ordre de la Balance. J’ai peut-être préjugé de mes valeurs. Si c’est le cas, je vous présente mes excuses.
- Je les accepte, mais votre appartenance au groupe d’observation de l’opération Neko me semble très compromise.
- Quelle que soit votre décision, Monsieur le Président, sachez que je saurais l’accepter sans aucune forme de contestation. Mais avant de vous prononcer, je me permets de vous rappeler qu’une des principales règles de notre constitution est la tolérance des valeurs : notre race universelle qu'est l'Ousil se partage en effet en Sept Valeurs que le Grand Ordre de la Balance s'attache à équilibrer et je ne puis qu'être figé de respect en face de votre travail. Mais, mon attachement aux choses de pouvoir et mon besoin de propriété sont ma fierté.
- Je retiens votre défense, mais notez qu’un observateur se doit de rester totalement objectif, et cela est aussi valable pour monsieur Gailmoore.
Gailmoore acquiesça.
- Monsieur Nagokor, continua l’ambassadeur des sept valeurs, je vous garde comme observateur. Mais, au moindre faux pas, je vous exclurai et vous enverrai devant le tribunal suprême. Vous serrez démis de toutes vos fonctions et risquerez la peine capitale pour trahison. Ai-je été assez clair ?
Nagokor était blanc et ne bougeait plus du tout. Cette humiliation était terrible.
- Oui ambassadeur, vous avez été très clair. Je saurais me montrer digne de cette nouvelle chance.
- Très bien. Quant à vous, monsieur Gailmoore, si j’apprends que les accusations portées contre vous aujourd’hui par monsieur Nagokor sont fondées, sachez que le sort promis à monsieur Nagokor n’aura rien à envier au votre.
- Soyez tranquille, Monsieur le Président, vous pouvez compter sur ma sincérité et mon dévouement.
- Et bien, messieurs, je pense que la situation est désormais limpide. Monsieur Nagokor, avez-vous encore un problème à soulever ?
- Non, Monsieur l'Ambassadeur des Sept Valeurs, l’objet de ma requête a été entièrement étudié.
- Monsieur Gailmoore, avez-vous quelque chose à ajouter ?
- Non, Monsieur l'Ambassadeur des Sept Valeurs.
- Dans ce cas, notre réunion est close. Messieurs, veuillez disposer.
Les deux hommes se levèrent, saluèrent l’Ambassadeur des Sept Valeurs. Puis ils se dirigèrent vers la porte du bureau. Nagokor précédait Gailmoore. Il ouvrit la porte, dit :
- Après vous, mon ami !
Gailmoore le remercia, passa le seuil et Nagokor le suivit en refermant la porte.


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