02/08/2001 - Kaël de Keiser
Les Ousils - Chapitre 5 : Vortex

La navette arriva enfin au point A27. Le pilote décèlera progressivement. Il ne s’était écoulé que trois decams de temps Ousil depuis le décolage, trois decams qui parurent une éternité pour Borig. Le pilote stoppa totalement les moteurs de propulsion, leur hurlement effréné laissant peu à peu place à un doux sifflement : les stabilisateurs. La navette n’avançait plus mais restait à une centaine de mètres du sol, flottant dans les airs.
Une atmosphère étrange régnait à bord, rythmé par les allées et venues de Borig dans le couloir. Ses bottes frappaient sèchement le reica dont le sol était composé. Il attendait. Les soldats étaient assis de part et d’autre du couloir, regardant le sol. Aucune anxiété, aucune peur, aucune excitation. Ils avaient appris à contrôler leurs peurs, et à canaliser ce que les jotyriens appelaient Adrénaline : l’influx. Borig le leur avait appris.
Borig battait toujours le reica, les mains dans le dos, le poing droit dans la main gauche, la tête droite, la nuque raide. Son uniforme de combat paraissait n’être qu’une seconde peau, mettant en valeur sa puissante musculature, imposant le respect. A chaque pas, les soldats pouvaient sentir le reica vibrer. Aucun d’eux ne bougeait. Leurs yeux étaient fixes, rivés sur le sol. Borig s’arrêta alors. Il se retourna et posa sur le sas son regard dur.

Le sas s’ouvrit, rapide et silencieux, sur le navigateur.
- Commandant. , il salua Borig.
- Au fait.
- Nous sommes arrivés au point A...
- Je le sais vermine ! J’attends votre ra-pport-de-zo-ne. , sa voix grave, agacée, hacha les derniers mots.

Le navigateur le regarda un court instant. Borig put lire un mélange de respect et de peur dans son regard. Le navigateur se mit en position de rapport, claquant les talons sur le reica, dégageant les épaules, tête haute. Il posa les mains de manière symétrique sur l’Oiseau de Pyros, emblème des Ousils Chaotiques, qui ornait la boucle de son ceinturon.
- Rapport de Zone 0958A27 Rockberry - Septième Arcane du deuxième Pandhélor - Huor 19, Decam ....
Borig grogna. Le navigateur s’arrêta net. Il baissa les yeux, croisant le visage de Borig. La lèvre retroussée du commandant, dévoilant des dents puissantes et acérées, ne présageait rien de bon. Ses mains devinrent moites d’un coup, et il dut faire un effort pour qu’elles ne glissent pas de l’Oiseau de Pyros. Il sentait la colère naissante de Borig arriver à son paroxysme. Un frisson glacial griffa son échine. Il tenta de réprimer le tremblement frénétique qui s’emparait de son corps. Aucun soldat n’avait bougé. Leur regard demeurait rivé au sol : l’habitude. Le navigateur reprit :
- Les analyseurs thermiques n’ont rien révélés. Les scanners biochimiques non plus. La zone est vide, Commandant.
La mâchoire de Borig se contracta. Son visage se ferma, son regard devint sombre. Le navigateur attendit avec appréhension qu’éclate la rage du Commandant. Mais ce dernier resta étrangement calme, car bien que rien ne le laissait transparaître, il était déconcerté. Comment ? Comment une centaine d’homme avait pu disparaître aussi vite ? A moins que....
- Le radar ?
- Les zones alentours sont désertes. Nous avons balayé par dispersion toutes les zones périphériques du point A27. Elles sont toutes vides, Commandant.

Ses yeux verts, aussi durs que des lames de reica, se posèrent sur le torse du navigateur. Il ne le voyait plus, il était ailleurs. L’inquiétude flotta sur le visage des soldats. Les missions, sous les ordres de Borig, leur avaient appris à reconnaître chaque regard du Commandant, chaque silence... Mais ce silence, ce regard, il ne les connaissait pas. Il se passait quelque chose.
Borig réfléchissait vite. Très vite. Oui. Il se passait quelque chose. Et cette chose lui donnait une impression étrange de déjà vu. Instinctivement, il savait qu’il fallait agir vite. Très vite. Il ne servait à rien de contacter la permanence géostationnaire. Aucun véhicule, aucun vaisseau n’était suffisamment rapide pour réussir ce tour de force. Il existait cependant un moyen. Il le connaissait, il le savait. C’était comme s’ils avaient disparus de la surface de cette foutue planète.
- Bon sang ! C’est impossible !
Tous les Ousils présents sur la navette sursautèrent, tant le hurlement du Commandant avait quelque chose d’effrayant.

Des lueurs noires passèrent, fugitives, dans le regard de Borig. Non. Ils n’avaient pas pu faire cela ! C’était impensable. Et pourtant... c’était la seule explication possible, l’unique moyen. Le sang froid de Borig s’insinua dans chaque fibre de ses muscles. Sa pensée était claire. Il fallait faire vite maintenant, très vite. Ils avaient peut être encore assez de temps.
- Rallumez les propulseurs ! , ordonna-t-il.
- Mais Commandant.......

Borig attrapa le navigateur par le col. Son geste fut si rapide que ce dernier n’eut pas le temps de bouger. Le Commandant le porta à la hauteur de son regard. Les bottes du navigateur ne touchaient plus le sol.
- Je vais être très clair. Si dans moins d’un décam, cette navette ne se trouve pas en dehors de cette putain de zone, nous allons tous mourir. Mais je peux te garantir qu’il me restera suffisamment de temps pour m’occuper de ta misérable carcasse. Alors, tu vas courir vermine, vite, très vite et me foutre ces putains de propulseurs à leur puissance maximum ! Compris ?
Le navigateur se contenta d’hocher la tête, tant le poing de Borig l’étouffait. Borig relâcha son emprise. Les bottes du navigateur firent un bruit métallique quand il retomba sur le reica. Il se releva aussitôt, courut et s’engouffra rapidement dans le sas. Moins d’une donce plus tard, les hurlements des propulseurs firent à nouveau fibrer la carcasse de la navette.
Les soldats scrutèrent le visage de Borig, anxieux, mais ce dernier était déjà devenu impénétrable. Ses yeux verts, impassibles, regardaient par le hublot, la zone A27 qui s’éloignait rapidement.
Les hurlements des propulseurs furent subitement couverts par un autre bruit, plus fort, insupportable. Une sorte de bruit de succion titanesque, ressemblant presque à une déchirure, comme à un cri strident de Jotyrien agonisant. Immédiatement, suivie la lueur puissante qui comme un éclair aveugla les soldats, et illumina le visage de Borig. Elle remplaça le ciel de Rockberry et la lune de Venonya de sa blancheur immaculée. Puis peu à peu, elle s’atténua, diminuant toujours, jusqu’à n’être plus qu’une rémanence, un point minuscule qui disparut bientôt. Les soldats se levèrent et se précipitèrent aux hublots. Ils n’avaient jamais vu cela.
- Assis ! , ordonna Borig, Ce n’est pas fini.

Ils obéirent tous comme un seul Ousil. La navette se mit alors à vibrer, légèrement au début, puis de plus en plus fort. Les propulseurs semblèrent bégayer, manquer d’air. Leur vrombissement alla en diminuant, comme s’ils allaient s’éteindre. La navette plongea un instant en chute libre. Puis les propulseurs reprirent leur pleine puissance. La navette remonta et enfin se stabilisa. Le reica vibra de nouveau gentiment sous les vrombissements réguliers des moteurs. C’était fini.
Borig jeta un dernier regard par le hublot. La zone A27 s’éloignait définitivement. Il s’avança près du groupe Ondal. Il prit le canal qui le mit instantanément en communication avec le poste de pilotage.
- Pas de casse ?
- Non, Commandant. , répondit le navigateur. Borig était pensif, perdu dans un mélange de réflexions et de souvenirs.
- Commandant ? ............... Commandant ?
Borig sortit de sa léthargie.
- La station demande un rapport, Commandant.

Borig réfléchit. Il regardait la zone A27 ne devenir qu’un point ridicule. Plus rien n’existait dans cette zone maintenant. Pas un Ousil, pas un Jotyrien. Plus personne. Ils avaient eu juste assez de temps.
- Commandant, la station demande ce qui s’est passé.
Borig reprit le canal.
- Répondez-leur : VORTEX.


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