03/08/2001 - Gaëtane Watterz
Highland - Chapitre 3 : Lochaber

Lochaber était un homme qui imposait le respect. La tradition des Highland semblait avoir été construite autours de lui : la peau meurtrie par le souffle des landes ; la voix encore sûre malgré l'âge ; la carrure large et, somme toute, toujours imposante. Ken Hystauwn avait tout de suite été séduit par Lochaber. Ce dernier par contre restait assez méfiant. Même si Ken était du pays il n'en était pas moins un policier. Et de Scotland Yard ! Il avait fait installer son hôte dans la cuisine. En fait, Lochaber passait la plus grande partie de sa vie entre la cuisine, le pub et la lande. Quant on a la chance d'habiter un pays comme le sien, d'avoir des amis comme les siens et d'avoir une femme comme la sienne, point n'est besoin de vivre autrement que dans cette modeste cuisine. Le salon était annexé à la cuisine. C'était un petit salon dans lequel Lochaber ne mettait jamais les pieds. Rien d'intéressant. Solidement maintenu dans son pull à col-roulé, Lochaber dévisagea son hôte :
- Alors, jeune homme ? Que me vaut votre visite ? Blake n'a pas d'ennuis, j'espère ?
- Non. Rassurez-vous. Blake va très bien. Ce n’est pas à son sujet que je suis ici.
Lochaber fronça les sourcils :
- Au sujet de qui alors ?
Ken sortit la pipe de sa poche et l'alluma. Le vieux Lochaber eut vite fait de remarquer l'exceptionnel brûle-gueule du policier. S'enivrant d'une bouffée de fumée et laissant dégager la légère odeur de son tabac, Ken répondit posément :
- Au sujet de Timmy.
L’espace d’un instant, Lochaber parut troublé. Cela n'échappa pas à Ken : il avait trouvé ce qu'il était venu chercher. Le vieux répondit calmement :
- Jeune homme, si c'est une farce, elle est de très mauvais goût. Timmy est mort depuis 48 ans.
Ken rassura l'oncle afin de le remettre en confiance :
- Je sais. Je suis peiné d'avoir à faire resurgir ces mauvais souvenirs, mais j'ai besoin de votre aide.
Lochaber s'emporta :
- J'ai déjà tout dit à la police. Pourquoi ressortez-vous cette sale affaire ? Tout a été réglé, et cela remonte presque à cinquante années ! N'avez vous donc rien d'autre à faire à Scotland Yard ?
Ken comprit que le vieux n'était pas disposé à parler.
- Si vous ne le faites pas pour moi, faites le pour Blake.
Lochaber était visiblement contrarié. Toutes les brimades imposées par son frère à l'encontre de Blake n'avaient rien arrangé. Blake cherchait maintenant la vérité. Mais pourquoi n'était-il pas venu lui-même ? Pourquoi mêler les gens de Scotland Yard à la vie des Highland ? Lochaber se résigna :
- Que voulez-vous savoir ?
Ken sourit en son for intérieur. Le vieux cédait. Pas la peine de prendre des gants ou de passer par des détours, l'oncle n'apprécierait certainement pas qu'on le prenne pour un idiot :
- Parlez-moi des Banshees.
Une fois de plus, Ken sentit que ses paroles le contrariaient.
- Les Banshees ? Vous croyez réellement à toutes ces histoires ! Décidément, les gens de Scotland Yard me surprendront toujours. Si vous essayez de me faire croire que Timmy est mort, tué par les Banshees, vous êtes en retard. Il n'y a guère que la vieille Stancie qui croit encore à toutes ces histoires. Mais elle est morte maintenant. Et enterrée !
Le vieux était décidément coriace. Ken se décida, à contrecoeur, à lui mentir :
- Monsieur Lochaber, les Banshees ne sont pas un mythe. Ils existent. Je suis né à Dunvegan et je vis à Dunvegan. Les Banshees ont détruis la vie de Timmy et celle de son frère. Et ils ont recommencé récemment. Un meurtre a été commis il y a deux jours à peine, Monsieur Lochaber.
Un long silence s'installa. Lochaber n'avait pas été le moins du monde surpris. Il fixait le brûle-gueule de Hystauwn. Ce jeune savait décidément beaucoup de chose et il lui plaisait. Personne ne parlait des Banshees ou lorsque l'on en parlait c'était entre gens du pays. Et, ma foi, le petit était du pays. Lochaber se leva :
- Jeune homme, enfilez votre pardessus, nous allons faire un tour sur la lande !

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Ken avait sourit lorsque Lochaber s'était levé. Il avait gagné sa confiance et il en éprouvait un certain plaisir. Ce n’était pas tant pour l'enquête mais, plus simplement pour l'homme. Lochaber était un sacré type, forgé dans les Highland.
Il marchait au devant de Ken :
- Allons, la jeunesse, on se sait plus faire aller ses jambes ?
Quelle vitalité chez un homme de cet âge ! Les deux hommes avaient déjà parcouru deux bons kilomètres à travers la lande et Hystauwn se demandait où ce diable d'écossais pouvait bien l'emmener. Non pas que cette promenade le déplaisait, mais tout de même, il connaissait ces terres par cœur et il ne voyait vraiment pas ce que le vieux pouvait bien lui montrer qu'il ne connaissait déjà. Le vent soufflait sec et les nuages gris recouvraient le ciel, offrant cet unique contraste de terres verdoyantes sous fond de grisaille. Lochaber était maintenant largement en avance. Ken accéléra le pas, cédant aux remontrances de son aîné qui ne comprenait que les gens de Scotland Yard puissent avoir un si mauvais souffle. Arrivé à sa hauteur, Lochaber cessa enfin ses railleries :
- Quel bon vent aujourd'hui, n'est ce pas ?
Ken sourit et confirma :
- Un véritable plaisir !
- Et c'est pour avoir du plaisir que la Yard vous a embauché ? rétorqua gentiment Lochaber.
Ken sourit à nouveau. Le vent frais faisait voler ses cheveux et ses joues rougissaient sous les lames d'air pur.
- Allons mon garçon, ce n'est plus très loin.
Ils arrivèrent enfin. Lochaber s'était en effet arrêté. Ken fit le tour de lui même et ne voyait rien d'inhabituel. A côté d'eux, s'étalait une longue haie d'arbustes. Un vieux muret tombait en miettes et un arbre plus que centenaire, se dressait à son côté, véritable survivant des éléments naturels continuellement déchaînés sur ces terres.
Lochaber avait les mains posées sur les hanches. Il souriait.
- Jeune homme, je vous présente les Banshees !
Ken ouvrit grand les yeux. Cette fois c'était le vieux qui l'avait eu. Ou celui-ci lui avait joué un tour de pendard ou alors Ken avait sous estimé la sélénite de son hôte. Toujours était-il que le très officiel émissaire de Scotland Yard ne voyait absolument rien.
- Je ne sais que vous dire. Il n'y a rien.
Lochaber se mit à rire de bon cœur :
- Jeune homme, vous êtes peut être de Dunvegan, mais les Highland ont encore beaucoup à vous apprendre. Vous me disiez connaître les Banshees, et bien ?
Ken eut du mal à trouver les mots :
- Il me faut bien avouer que je ne connais pas grand chose aux Banshees. J'ai, tout à l'heure, effectivement un peu exagéré mes propos mais loin de moi l'idée de vous vexer.
Lochaber se mit à rire encore plus gaiement.
- N'ayez crainte, jeune homme, je ne suis pas homme à me vexer pour si peu. Et j'admire votre persévérance.
Ken se sentit rassuré. Lochaber continua :
- Cet arbre dont personne ne connaît l'âge s'appelle chez nous un Banshee !
Cette dernière parole décontenança Ken. Le sol de ses pensées sembla se dérober sous ses pieds. Ce vent paraissait maintenant vouloir le faire décoller ; le ciel, rougeoyer sous la réverbération de l'immensité verte. La voix de Lochaber se mit à résonner dans sa tête. Ce dernier continua :
- Les Banshees sont leurs esprits !


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