03/08/2001 - Kaël de Keiser
Highland - Chapitre 1 : Le Cadavre de Dunvegan
La pénombre était à son apogée. Seul un timide pinceau blafard, tranchant les lourds nuages comme un glaive acéré, éclairait dune manière diffuse la lande glaciale. La lune.
Elle baladait sa torche froide tantôt sur les pierres, tantôt sur les buissons comme un soldat égaré. Le silence était poussé à son paroxysme. Aucun bruit. Aucun chant doiseau, aucun cri de bête. Rien. Le néant. Personne ne semblait vivre ici. Personne même ne semblait avoir vécu ici, ici sur la lande. Seuls le froid, le vent et ce timide pinceau blafard. Personne. Hormis le cadavre.
Les lieux étaient lugubres. Cétait sûrement pour cette raison que malgré les récents événements aucun curieux, aucun charognard nétait présent sur la lande. Ken releva le col de son imperméable et enfonça les poings bien au fond des poches. Latmosphère était pesante, tellement lourde quil faillit faire demi tour. Il en vint même à se demander sil existait un but réel à une telle ballade. Quelle idée.
Linspiration ? Lintuition ? Il ne savait plus pourquoi il avait décidé de se rendre sur les lieux du crime. Ni pourquoi ni quand. Peut être était-ce après avoir lu le rapport préliminaire ? Il ne savait plus. Il était là, cest tout.
Le crime sétait déroulé de nuit, à peu prés à cette heure tardive. Cest pourquoi, il était ici à marcher, à ne penser à rien, si ce nest aux raisons obscures de sa présence en ces lieux. Il est vrai quil aimait simprégner des lieux, du cadre, de latmosphère. Il ressentait des sortes de vibrations comme sil avait assisté au meurtre. De là, tout devenait clair, limpide. De là, des pistes souvraient à lui comme des océans de vérité. De ces vibrations, il lui semblait pouvoir déflorer les pensées du meurtrier, le suivre, le pister, le devancer parfois. Il se trompait rarement. Il ne sétait trompé quune fois.
A latmosphère malsaine succéda bientôt la nausée. Brutale, sans préavis. Il ne fallait pas quil la laisse lenvahir. Il fallait quil pense à autre chose, à tout prix. Vite. Le cadavre...
Le cadavre avait été découvert par un promeneur, tout simplement. Cétait un habitant dun village voisin de Dunvegan, qui se promenait tous les jours sur la lande, accompagné par son chien Hank. Il aimait marcher sur la lande, seul, à lécart presque de toute civilisation. Cette lande était propice à de longues méditations quassis sur une pierre, dos aux vents, il jetait sur une feuille de papier. Une fois terminé, il rangeait soigneusement la feuille dans une vieille couverture en cuir racorni, sur laquelle sa frêle écriture avait couchée sur un carré de papier jauni : " Landes de méditations ". Les vents devaient avoir tout emporté maintenant.
Hank gambadait devant. Le vieux le laissait aller et venir sans sen préoccuper. Son regard était déjà loin, perdu dans la lande, dans la méditation. Il faisait froid ce matin peut être un peu plus quà laccoutumée, mais cela stimulait ses neurones fatiguées. Avec lâge, il lui fallait marcher de plus en plus longtemps pour mettre en branle les rouages grippés de sa pensée. Absorbé dans ces considérations, il ne vit pas tout de suite ce que Hank faisait.
Hank sétait arrêté brutalement à cinquante mètres en contrebas du chemin quempruntait son maître. Une odeur particulière, intrigante et inconnue lavait attiré là, aux abords du buisson. Son poil se hérissa dun coup. La crainte sempara de lui.
Hank recula. Il tremblait. Puis ses pattes ne surent plus le porter. Il se coucha à une dizaine de mètres du buisson, la peur lenvahissant toujours. Quelque chose, non pas quelqu'un mais quelque chose avait fait cela. Son instinct le lui disait, comme il lui dictait de se coucher, tapi dans la poussière, sans bouger. La peur prit alors entièrement possession de son corps.
Le vieux sortit brutalement de ses pensées. Quelqu'un hurlait. Le hurlement était horrible, déchiré, affolé. Il vous glaçait les sangs. Le vieux resta figé sur place, cloué par lhorreur. Son regard balaya rapidement la lande. Il ne vit rien. Le hurlement continuait toujours. Hank ? Où était Hank ? Son regard parcourut à nouveau la lande à sa recherche. On hurlait toujours. On hurlait de peur. Il trouva enfin Hank, plus loin en contrebas, couché comme prostré, hurlant à la mort.
Hank, à lapproche de son maître, cessa de hurler. Il recula, tremblant, de quelques mètres encore. Le vieux, abasourdi, repris son souffle en le regardant. Son chien paraissait tellement apeuré quil sentit courir sur ses os le frisson glacial de la peur. Il suivit la direction que Hank fixait avec tant dappréhension. Son regard arriva enfin à lendroit que Hank ne quittait plus des yeux. A la peur succéda lhorreur. Son corps se figea sous le raidissement brutal de ses muscles. Il ne pouvait plus détacher son regard. Il ne pouvait plus détourner les yeux. Ce quil voyait le fascinait. Puis monta en lui le dégout. Il se détourna enfin et lâcha ses feuilles pour vomir.
Le cadavre était un homme, du moins au vu de ce quil en restait. Il était allongé, dos contre terre, entièrement dévêtu. Sa jambe droite avait été sectionnée nette, un peu en dessous du genou. Ses mains nétaient plus quune bouillie infâme de chair et dos, comme si elles avaient fondu sous laction dun acide. Mais le pire était le corps lui-même.
En surface, la peau paraissait intacte, exsangue mais dans un état parfait de conservation malgré lantériorité de la mort. Mais plus rien ne paraissait soutenir cette peau, plus aucune charpente. Plus de cage thoracique, plus de colonne vertébral, plus rien. Rien dautre que cette peau dune blancheur fascinante. Le corps était vidé de toute substance.
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