03/08/2001 - Michaël Doguet
Mémoire Morte - Chapitre 5 : Henry Fing
- Vous voulez un café? demanda le vieux détective.
Il s'évertuait déjà sur la cafetière qui se trouvait dans un coin sombre du bureau.
- Non, merci, répondit poliment Michaël.
Henry se tourna vers lui en souriant.
- Vous savez, c'est pas cette pisse de chat qu'ils vendent partout. Non!... Ca, c'est du vrai café! Ca coûte une fortune, mais ça en vaut vraiment la peine. Vous êtes sûr que vous n'en voulez pas?
- Je vous assure, non. Je ne crois pas que mon estomac résisterait à un café, sans doute même pas à un verre d'eau.
- Bah! Je suis certain que cela vous ferait du bien. Mais passons. Nous avons des choses plus importantes à faire.
Le détective retourna d'un pas lent à son bureau, une tasse de café à la main. D'énormes piles de papiers s'y entassaient, et faisaient comme un mur entre les deux interlocuteurs. Henry prît une feuille sur le haut d'un tas, et y chercha un coin où prendre des notes. Apparemment, il fut satisfait de sa trouvaille, bien que Michaël ne put voir qu'un minuscule endroit sur la feuille encore blanc.
- Bon, attaqua alors le détective. Je sais déjà quel est votre problème... N'est-ce-pas?
- Oui, en effet, confirma l'amnésique.
Henry nota un mot en lettres capitales sur sa feuille: "EFFACE", avant de s'étirer sur sa chaise.
- Bien, bien bien... murmura-t-il. Comment vous en êtes-vous rendu compte? Ou plutôt, pourquoi croyez-vous que vous avez été effacé?
Michaël raconta alors brièvement la semaine qu'il avait passée, son essai du NetSlaughter, son allergie à ce jeu, et les révélations du docteur Casey. Il évoqua aussi sa fuite de l'hôpital, sa rencontre avec sa femme et son majordome, et sa fuite en voiture.
- Vous n'êtes pas venu en voiture jusqu'ici, j'espère! signala le détective.
- Non, bien sûr. Je l'ai laissée plusieurs centaines de mètres plus bas.
Il passa la main dans ses cheveux, d'où tombèrent quelques gouttes d'eau. Il pleuvait beaucoup, dehors.
- J'aurais évité de me mouiller, si j'avais pu venir jusqu'au pas de votre porte en voiture, continua-t-il.
- C'est parfait.
Le détective prit une gorgée de café, avant de commencer à parler:
- Il faut faire extrêmement attention, monsieur Doguet. Les gens auxquels nous avons affaire ne sont pas des enfants de choeur. C'est déjà très étonnant que vous ayez réussi à vous tirer de votre hôpital comme ça.
"Et à partir de maintenant, vous n'êtes plus en sécurité nulle part. Vous ne pouvez pas revenir chez vous, car ce n'est pas chez vous. Vous ne pouvez pas non plus vous exposer en public. Vous devez vous cacher.
- Mais, qui...? Qui cherche à me faire disparaître? Qu'est-ce que j'ai fait?
L'effacé prit sa tête dans ses mains.
- J'ai rien fait, bon sang... murmura-t-il, en sanglots.
- Calmez-vous, voyons. Ca ne sert à rien de vous acharner sur votre sort.
- Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça? s'exclama Michaël.
Il posait plus la question à lui même qu'au détective. Celui-ci répondit pourtant d'un ton apaisant.
- C'est ce que nous allons essayer de découvrir aujourd'hui. Commençons par voir qui vous êtes réellement. Nous tenterons après de connaître celui qui vous en veut, d'accord?
L'effacé émit un rire cynique.
- Et comment allons nous savoir qui je suis? Je suis amnésique, je vous le rappelle!
- Comme vous avez dû le remarquer, l'effacement ne supprime pas complètement la mémoire du sujet. Toutes vos connaissances générales vous sont restées.
- Ouais, ça me fait une belle jambe de savoir lire et compter!
- Réfléchissez un peu. Vous m'avez dit tout à l'heure que vous étiez surpris de ne pas vous rappeler de la façon dont on construisait un androïde. Je vais faire la même chose, simplement avec d'autres objets, et nous verrons si vous savez vous en servir.
- Quoi, vous allez me passer un stylo pour savoir si j'étais dactylo?
- Non.
Le détective ouvrit un tiroir de son bureau et y plongea la main.
- Je vais tester quelque chose d'un peu plus sérieux.
Et il jeta un revolver dans les mains de l'effacé.
Celui-ci ne put empêcher un cri.
- Qu'est-ce que c'est que ça? hurla-t-il.
- Je vous le demande.
Michaël regarda peureusement l'arme qu'il tenait dans les mains.
- C'est... c'est un revolver, hésita-t-il.
- Oui, bien sûr... Mais qu'est-ce que c'est précisément? Le modèle?
- Mais j'en sais rien, moi!
- Réfléchissez! ordonna le détective.
L'effacé redescendit les yeux vers le pistolet. Il était simplement composé d'un canon, et d'une crosse, comme n'importe quel autre revolver. L'ensemble était gris pâle, avec quelques reflets métalliques, ce qui conférait à l'objet une grâce inaltérable. La détente semblait être à pression tactile, et le tir certainement automatique.
On pouvait y mettre un chargeur de trente projectiles, vingt s'ils étaient explosifs. Un emplacement spécial permettait d'ajouter sur le canon un viseur infrarouge, qui autorisait des tirs à plusieurs centaines de mètres. C'était l'arme préférée des professionnels, qui en sciaient la plupart du temps quelques millimètres afin d'ajouter de la puissance, et aussi pour la personnaliser.
- C'est un Marlon-Loy 12, annonça-t-il sans même réfléchir.
Michaël fut bien plus surpris que le détective. Celui-ci se contenta de reprendre l'arme des mains de l'effacé en souriant.
- Eh bien nous voilà déjà plus avancés, dit-il. Vous êtes un habitué des armes à feu.
- Vous vous en doutiez avant, n'est-ce-pas?
Le fait qu'il ait donné en premier le revolver le montrait.
- Evidemment. Je suis détective, et mon boulot consiste à savoir tout des gens. Vous avez la tête de l'emploi.
- Je suis armurier, c'est ça? essaya Michaël.
- Non. Qui en voudrait à un armurier?
- Flic alors?
- Les policiers connaissent à peine le nom de l'arme qu'il ont sur eux.
- Peut-être que je suis collectionneur?
Le détective hocha la tête, pensif.
- Oui, c'est possible, bien sûr. Mais c'est une trop grosse coïncidence. Vous avez dans la tête un véritable arsenal, et comme par hasard, vous vous faites effacer. Pourquoi un simple collectionneur se ferait effacer?
- Mais alors, qu'est-ce que je suis?
- Un tueur à gage, annonça froidement Henry Fing.
- Moi? rétorqua l'effacé. Mais je ne ferais pas de mal à une mouche!
- Qu'est-ce que vous en savez?
- Mais...
Les paroles se turent dans la bouche de Michaël. Il aurait aimé pouvoir repousser cette idée, mais aucun argument valable ne lui venait.
- C'est seulement une supposition, rassura le détective. Mais c'est une possibilité. Il faut donc l'envisager. Nous allons tenter de voir s'il est possible, dans le contexte actuel, que vous ayez été effacé comme tueur. C'est d'accord?
Michaël acquiesça.
- Bien, continua Henry. A 4city, il n'y a pas de gang louche, ni de maffia surdéveloppée. Mais il y a les Shuns, mère et Sec. Ces deux entreprises sont très friandes de ce que nous supposons que vous êtes.
- Vous pensez que je travaillais pour l'une d'elles?
- C'est en effet très probable. La politique de la Shun, qui s'est étendue à la Shun Sec lors de leur division, est d'effacer ses employés ayant fait une erreur. C'est une sorte de retraite pour eux. Les meilleurs ont souvent une bonne pension, telle qu'une jolie femme, ou une fortune titanesque...
- Mais, intervint Michaël, pourquoi n'élimine-t-elle pas ses hommes, plutôt que de risquer qu'ils se retournent contre elle, comme je suis en train de le faire?
- Vous pourriez travailler pour quelqu'un, en sachant qu'au moindre faux pas, c'est la mort qui vous attend? Ce serait vraiment stupide!
Michaël ne put que s'accorder à cet avis.
- Le plus dur est de voir pour quelle Shun vous travailliez.
- Et comment comptez-vous l'apprendre?
Le détective pêcha un journal dans un des tiroirs de son bureau.
- Voyons quelle erreur vous avez pu commettre, dit-il en ouvrant son journal.
Il se plongea silencieusement dans la lecture des titres, gros ou minuscules.
Soit c'était sa revue qui était extrêmement épaisse, soit c'était le détective qui lisait lentement, mais de toutes façons, il lui fallut plus d'une heure avant de redire quelque chose. Il en était à la page des potins.
- Ca alors! s'écria-t-il. Vous saviez que James Wood et Alexandra Setag s'étaient mariés? C'est bête, j'aurais aimé être une seule nuit avec la petite Setag, elle est vraiment pas mal, vous ne trouvez pas?
- Dites, répondit Michaël, ça date un peu votre papier. Ca fait déjà un certain temps que je sais ça, moi.
Henry le regarda stupidement.
- Vous pensez peut-être que je regarde dans le journal d'aujourd'hui pour rechercher ce que vous avez pu faire il y a une semaine?
Avant que Michaël n'ai eu le temps de trouver une réponse valable, le visage du détective s'illumina.
- Mais bien sûr! s'exclama-t-il. C'est évident! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt?
Il plia rapidement le journal, et l'envoya sur un des tas déjà bien épais du bureau. Il posa les mains sur une partie vide du meuble, et fixa l'effacé.
- Etes-vous au courant pour la mort d'Uter?
Michaël écarquilla les yeux d'effroi.
- Vous pensez que j'ai assassiné l'homme le plus influent du monde!
- Ca n'aurait pas été un bien grand mal. Mais ce n'est pas ça. Souvenez-vous que votre opération a été un échec. Or Uter est mort.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir, avoua Michaël en fronçant les sourcils.
- Vous avez entendu parler d'Albert Rosentag, je suppose.
- Oui... c'est le remplaçant d'Uter.
- Et vous êtes au courant de ses projets?
- Eh bien... la libéralisation de la Shun...
- Tout à fait! Une idée complètement opposée à celle d'Uter, qui voulait maintenir son pouvoir le plus longtemps possible!
- Vous croyez donc que ma mission était de tuer Rosentag avant la mort d'Uter, afin qu'il ne puisse pas réaliser ses projets?
- Mais vous avez échoué. Et maintenant vous êtes ici. Si tout ce que je vous ai dit est vrai, alors vous êtes dans une merde effroyable!
- Pourquoi au fait? s'interrogea Michaël, qui commençait à avoir mal à la tête. Je suis en retraite, après tout. Ils ne vont pas me faire de mal!
Henry émit un rire bruyant.
- C'est bien là la chose la plus stupide que j'ai entendue de toute ma carrière!
- Et pourquoi donc? demanda Michaël , gardant tout son sérieux.
- Réfléchissez deux minutes, mon pauvre ami. Tant que vous restiez bien tranquille avec votre femme idiote dans votre belle maison, tout allait bien d'accord. Mais une fois que vous vous enfuyez, que peuvent-ils croire? La première chose que vous direz, si on vous écoute, c'est qu'on vous a effacé! La police mènera une enquête, et il y aura forcément des retombées sur la Shun.
- Mais, rétorqua l'effacé, puisque que la police, c'est la Shun Sec! Ils ne vont rien faire du tout!
- Le fait que vous ayez été chargé de tuer Rosentag prouve que vous travailliez pour la Shun mère. Et la Sec se fera une joie de l'attaquer... Du moins, si tout ce que nous supposons est vrai, bien sûr.
- Ah oui, c'est vrai, désespéra Michaël. On ne sait même pas si c'est bien la réalité. Je prendrais bien un peu de café, finalement.
- Je vous l'avais bien dit!
Le vieux détective se leva et alluma sa machine.
- Et si je ne dis rien à personne? proposa Michaël. Ils ne m'attaqueront pas si je ne les attaque pas!
- Vous annoncerez ça au tueur qui viendra parlementer avec vous, d'accord? Tenez, prenez ça, dit Henry en tendant une tasse de liquide noir fumant.
Michaël le remercia, puis recommença sa déprime.
- Alors qu'est-ce que je fais, moi, dans tout ça? Qu'est-ce que ça m'apporte de savoir qui veut ma peau?
- La meilleure défense, c'est l'attaque, répliqua la détective. Si nous faisons monter l'affaire assez haut, tout le monde sera au courant. Ils ne pourront plus descendre sans faire un scandale.
- Génial, ma vie repose sur un scandale. Je vaudrais l'aventure de James Wood avec sa femme de chambre...
- Quoi! Il l'a déjà trompée? C'est une blague?
- C'était un exemple.
Henry soupira.
- Ah, vous me rassurez. Avec la jolie Alexandra, je tiendrais sans doute plus d'une semaine avant de m'en lasser!
Michaël tenta de revenir au sujet principal de la discussion.
- Je vais voir un avocat, alors?
- Oh non, certainement pas! Vous devez d'abord vous cacher, attendre que ça se tasse. Je vais pour ma part chercher quelques preuves de ce que nous avons avancé ce soir. Après tout, tout peut être faux!
- Ca ne me rassure pas.
- Oui, je comprend. Mais une chose m'intrigue encore.
- Quoi donc? posa patiemment l'effacé.
- Pourquoi vous êtes-vous retrouvé dans un M 720 juste après votre effacement?
Aucun des deux hommes ne put répondre.
Le détective se leva alors, faisant signe à son client de prendre congé.
- Je crois que la meilleure chose que vous ayez à faire, c'est de vous cacher un certain temps.
- Où donc? Je ne connais personne. Qui pourrait me cacher?
- Un simple faux nom et un hôtel minable suffiront. J'en connais un en banlieue. C'est pas le confort absolu, mais personne ne viendra vous chercher là- dedans, surtout si on sait que vous avez une fortune sur vous.
- Mais je n'ai pas un sou! rétorqua l'effacé.
- Vous en aurez. Prenez le métro jusqu'à la rue de Ramget. Il y a une banque juste en face de la sortie du métro. Vous retirez un maximum d'argent du compte de Michaël Doguet, et vous vous tirez vite fait. Ensuite vous vous rendez à cette adresse.
Henry tendit un papier à Michaël.
- Et vous n'en bougez pas. Je vous rappellerai en temps voulu. C'est d'accord?
L'effacé acquiesça.
Les deux hommes se saluèrent, et Michaël sortit de l'agence du détective. Il ne pleuvait plus, et des centaines de passants se croisaient sur les larges trottoirs de l'avenue. L'effacé se fondit dans la foule, à la recherche d'une bouche de métro. Il était encore trop secoué pour oser penser faire autre chose que ce qu'on lui avait dit.
Dans la foule bruyante et anonyme, personne ne semblait faire attention à lui. Des cadres discutaient de leur projets en cours, des amis se retrouvaient et évoquaient de bons souvenirs... Un homme semblait avoir perdu quelqu'un dans la masse, et appelait sans cesse. Il se rapprochait.
Soudain, un main s'abattit sur l'épaule de Michaël. Celui-ci se retourna, complètement effrayé. Un inconnu se dressait devant lui.
- Jean, bon sang! Tu ne me reconnais donc pas?
Michaël dévisagea son interlocuteur.
- Excusez-moi, mais pas du tout.
L'autre prit un visage grave.
- Alors ils t'ont eu, c'est ça, hein? demanda-t-il. Ils t'ont effacé.
Michaël arrêta de respirer. Il lui sembla même que son coeur ne battait plus. Cet inconnu aux yeux bruns qui le fixait le connaissait. Ils allaient avoir beaucoup de choses à se dire...
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