03/08/2001 - Michaël Doguet
Mémoire Morte - Chapitre 3 : NetSlaughter

Deux semaines suffirent pour le rétablissement de Michaël. Il sortit un jeudi midi, boîtant quelque peu, mais sûr de sa marche.

Géraldine le fit monter dans leur Shun A36, la meilleure voiture - et la plus chère - qu'on pouvait trouver sur le marché, et ils partirent en direction de leur propriété, en banlieue de 4city.

- A la maison, ordonna simplement Géraldine à l'interface humaine de la voiture.

Celle-ci était vraiment différente de miss Marrow, celle que l'amnésique avait vu pendant sa visite à la console médecin, dans son "rêve". Il s'agissait d'un homme, assez âgé, mais bien portant, dont le regard assuré donnait l'impression que l'on pouvait se reposer sur son épaule sans aucun problème.

- Bien, madame, dit-il d'une voix forte.

Puis il regarda Michaël, et lui sourit.

- Ravi de vous revoir parmi nous, monsieur. Vous êtes bien remis?

L'amnésique ne put s'empêcher de répondre à cette question polie, bien qu'il sût qu'elle était posée par un simple ordinateur.

- Merci... euh...

- Richard, termina l’interface. Je connais votre problème de... mémoire.

Il sourit de nouveau.

- J'espère que ça aussi, ce sera bientôt réglé.

La voiture partit doucement, conduite par ordinateur, vers la "maison". Michaël était heureux: après deux semaines d'ignorance, il allait enfin se retrouver chez lui.



Lorsqu'ils arrivèrent, il dût admettre qu'il ne pourrait pas revoir toute sa demeure en une seule journée. Il fallut à la voiture un temps incalculable pour, une fois passées les grilles d'entrée, s'arrêter finalement au seuil de la maison, ou plutôt du château.

- Nous y voici , annonça joyeusement Richard.

Géraldine descendit en hâte de la voiture, mais Michaël resta. Il n'était en fait pas si pressé que ça de voir ses appartements, et il lui fallait absolument vérifier quelque chose.

- Vous ne voulez rien me dire? demanda-t-il à l’interface humaine.

Il pensait bien sûr à ce que lui avait dit miss Marrow dans la console médecin.

- Si, monsieur, que vous devriez sortir, confia Richard, semblant ne pas comprendre.

Michaël leva la main d'un signe de dédain.

- Ce n'est pas grave.

Bien sûr qu'il ne dirait rien d'étrange: miss Marrow n'avait été qu'un rêve! Mais un rêve si réel...

La voix de sa femme interrompit ses pensées, elle trépignait:

- Tu viens, ou quoi?

- Oui j'arrive, lança-t-il.

Et il sortit de la voiture.

Michaël ne put s'empêcher de proférer une exclamation à la vue du bâtiment. Celui- ci faisait trois étages, en plus de mansardes dans les toits. Tous les murs étaient faits de pierres taillées, propres et claires, recouvertes parfois de lierre ou de vigne vierge. De nombreuses baies vitrées parsemaient les murs et donnaient à l'ensemble un aspect très vivace. La maison semblait vieille, et elle paraîssait pouvoir résister au temps plusieurs siècles, démontrant ainsi sa puissance rassurante. En fait, elle n'avait été construite que quelques années auparavant, et accusait les nombreux avantages de sa jeunesse: pas de longs couloirs tordus ni de pièces coincées; tout avait été prévu pour le confort absolu des occupants.

La batisse en elle-même aurait largement suffit à époustoufler n'importe quelle personne, amnésique ou pas. Mais, en plus de sa magnificence brute, la demeure disposait d'un cadre princier. Elle avait été bâtie au milieu d'un bois, aux arbres feuillus et dispersés. A part le chemin en gravier par lequel la voiture était venue, tout autour de lui, Michaël ne voyait que de la pelouse et des arbres. L'herbe était taillée bas, et on ne pouvait voir une seule feuille morte au sol. Tout inspirait au calme et au repos.

Une fois qu'il se fut extasié, Michaël regarda devant lui. Le chemin continuait vers la maison, et une courte volée de marche menait à la large porte d'entrée. Sur les marches se trouvaient sept personnes: une au centre, et les autres en rangées sur chaque coté. Tous semblaient être au garde à vous.

- C'est chouette, hein? lança sa femme.

- Oh oui! répondit l'amnésique, bien que le mot qu'elle avait employé lui semblait bien en dessous de la vérité.

Géraldine gambada en direction des escaliers, et il la suivit en flânant, regardant autour de lui, dans le paradis qu'il venait de découvrir.



- Bienvenu chez vous, monsieur, lui annonça une voix grave et assurée lorsqu'il arriva au pied des escaliers.

Il reconnut aussitôt cette voix, qu'il avait entendu quelques minutes plus tôt. Il fronça les sourcils et leva la tête en direction de l'endroit d'où elle provenait. Au centre des marches se trouvait un homme de haute et large stature, avec un large sourire rassurant. C'était Richard.

- Mais... prononça Michaël avec un accent de forte incompréhension, tendant la main vers la voiture derrière lui.

- Oui. Je suis l'ordinateur principal de la maison, monsieur. Je suis un androïde.

- Et... et vous êtes aussi une interface humaine?

- Tout à fait. Madame ne vous a pas dit?...

Le majordome robot se tourna vers Géraldine, qui attendait près de la porte d'entrée, en haut des marches.

- Vous m'avez construit, du moins, mon corps d'androïde, à partir de mon image informatique.

- Je sais faire ça, moi? souffla Michaël d'un air incrédule.

- Tout à fait.

L'amnésique leva les yeux aux ciel, pour qu'il puisse réfléchir. C'était très bizarre...

Richard interrompit ses pensées.

- Laissez-moi vous présenter à votre personnel, monsieur, ce sont bien sûr tous des androïde, créés par vos soins.

Et l'androïde en chef donna nom et matricule de chacun de ses subalternes. Il y avait deux femmes de chambre, une serveuse, un cuisinier, et deux jardiniers: de quoi ouvrir un hôtel. Pourtant tous ces androïdes n'étaient au service que de Michaël, et de sa femme. Il se dit que se réhabituer à sa vie oubliée serait une partie de plaisir.

Richard ouvrit ensuite la porte d'entrée, et Géraldine s'y engouffra, suivie par son mari. La visite complète de la demeure, chambres, salons, piscines, golfs, parc, garage - où s'entassaient une dizaine de voitures, toutes plus belles les unes que les autres - dura tout le reste de la journée.



Le dîner, délicieusement préparé par le cuistot mécanique, se déroula dans la grande salle à manger, Michaël et Géraldine chacun à un bout de la table. Ils pouvaient à peine se parler, mais, de toute façon, pensa l'amnésique, que pouvait-il donc raconter à sa femme, alors qu'il ne connaissait presque rien d'elle, et le peu qu'il savait ne la faisait guère monter dans son estime.

Pendant le repas, il apprît d'ailleurs quelque chose de nouveau à son sujet: elle mangeait salement, coupant sa viande à coups de couteau mal dirigés, et renversant sans arrêt le vin de son verre.

La seule parole prononcée de tout le dîner vînt finalement de Géraldine, qui dit une fois son dessert terminé:

- Hum, je suis crevée, moi. Je vais me coucher.

Elle se leva et se perdit dans une des multiples portes de la pièce. Michaël réfléchit alors un peu, et se rendit compte qu'ils étaient mariés, et que, bien qu'elle fut un peu stupide, Géraldine n'en était pas moins très attirante. Il se leva donc lui aussi et tenta de la suivre.

Lorsqu'il réussit enfin à parvenir à sa chambre, il la vît, portant seulement son léger collier d'or autour du cou, qui l'attendait sur le large lit. Ses cheveux noirs s'étalaient magnifiquement sur l'oreiller blanc, et elle le regardait fixement de ses yeux profonds, un sourire doux à ses lèvres. Ses mains jouaient avec le mince fil doré qui ondulait sur sa poitrine. Puis elles commencèrent à descendre, descendre, toujours plus bas, caressant la peau lisse et blanche. Elle écarta doucement les jambes.

- Viens, murmura-t-elle, sulfureuse.

Il ne la fit pas attendre.

Ce soir-là, il apprît aussi que sa femme faisait très bien l'amour...



La semaine qui suivit fut longue et chargée. Il lui fallut déjà un certain temps avant de pouvoir se promener dans la maison sans se perdre. pour ce qui était du parc, il avait totalement abandonné, et demandait toujours à Richard de le suivre. Il dut aussi rencontrer ses anciens amis, assez rares en fait, et ensuite pouvoir les reconnaître. Le majordome l'emmena aussi dans son atelier, où il s'amusait autrefois à fabriquer des androïdes, mais, même à la vue des pièces détachées, des plans, des manuels, rien ne lui revînt. Il ne savait même pas si un andro marchait au charbon ou au plutonium.

Le jeudi suivant, on lui fit part de sa seconde passion. Dans une petite pièce du château, se trouvait une console de NetSlaughter.

- Vous adoriez ce jeu, lui affirma Richard.

Le NetSlaughter était le jeu en vogue. Affublé d'un casque et d'un combinaison sensitive, le joueur parcourrait de sombres corridors à la recherche du Globe des Ténèbres. Personne ne l'avait encore jamais trouvé. Mais l'intérêt du jeu ne résidait pas, en fait, dans la simple recherche de ce Globe. Non, le but principal était de survivre, face aux millions d'adversaires humains que l'on pouvait rencontrer tout au long du labyrinthe. Michaël se laissa tenter.



Il y eut d'abord un flash blanc, puis le décor apparut. De la moquette rouge, des murs bleus, propres, entourant une petite pièce carrée, sans aucune porte. Ce n'était pas vraiment à cela que Michaël s'attendait. Puis, une voix stridente s'éleva de nulle part, et un homme, habillé tout de vert apparut.

- Bienvenu au NetSlaughter! hurla-t-il allongeant au maximum la dernière syllabe. Bonjour, monsieur Doguet. Voulez-vous reprendre votre sauvegarde, ou commencer un nouveau jeu?

Richard lui avait dit que la sauvegarde lui permettrait d'obtenir un bon équipement. Il la demanda donc, et se trouva aussitôt harnaché d'une armure futuriste, ainsi que d'un énorme fusil, au milieu d'un sombre couloir. Il n'y avait personne aux alentours.

- Bien, dit-il tout haut, tout ceci est faux.

Le décor était pourtant criant de vérité. Il pesait le poids de son équipement sur ses épaules, et sentait même un petit courant d'air sur son visage.

Son arme était sa seule défense. Il lui fallait rapidement la maîtriser. Il l'observa, et ne vit qu'une simple gâchette. Il appuya dessus et une volée de balles vînt se ficher dans le mur en face de lui. Quant à lui, il se retrouva projeté contre le mur par le recul. Il ne put empêcher un cri de surprise. L'utilisation était simple, mais la maîtrise difficile.

Une fois cette mise au point terminée, il se mît en devoir d'avancer à travers le couloir. Il y avait de très nombreuses intersections, et on pouvait se cacher dans n'importe quel endroit sombre. Sa marche était lente, et aussi silencieuse que possible. Il espérait ne rencontrer personne.

Bientôt, cependant, il entendit un faible bruit devant lui. Il se mît aussitôt accroupi, aux aguets. Son armure était noire, et dans l'obscurité du couloir, il pensa, à juste titre, qu'on ne pourrait le voir. Le bruit se déplaçait vers lui.

C'était un bruit de pas, lents et mal assurés, comme les siens.

Il attendait.

Et le bruit se rapprochait.

Lorsqu'il vît, enfin, après une attente interminable, une forme sombre se déplacer, tout près de lui, il se leva d'un bond.

- Ne bouge plus! cria-t-il, avec une pincée d'affolement dans la voix.

Il alluma sa torche et brandit son fusil. En face de lui se trouvait un autre joueur, portant lui aussi une grosse armure et un bon armement. Il leva les mains, lâchant son flingue.

- Tire pas, tire pas... chuchota une voix féminine.

Les règles du NetSlaughter étaient de tirer sans même une sommation. Les plus grands joueurs prévenaient tout de même de leur présence avant de tirer, pour pimenter un peu le jeu. Mais personne ne laissait jamais la vie sauve. Pourtant Michaël ne fit pas feu. Il baissa son arme, dans un élan de pitié.

- Merci, fit la voix de jeune fille.

Et elle tira.

Cette fois Michaël fut lancé contre le mur à une vitesse incroyable. Des décharges électriques parcourraient son ventre et son dos, il ne pouvait plus bouger. Son adversaire s'approcha. Il enleva son casque.

- Merci connard, dit-il d'une voix grave.

C'était un homme, mal rasé, au sourire cruel. Voyant le regard étonné de Michaël, il montra ses dents jaunes.

- Ouais, pas mal mon changeur de voix, hein? Tous les mecs se font nicker.

L'homme prit le fusil des mains de sa victime.

- T'étais bien équipé, dis donc. Dommage que tu doives tout recommencer.

Il plaça l’embout du canon sur la tête de Michaël, et, riant à gorge déployée, appuya sur la gâchette. Michaël sentit son corps s'élever le long du mur, avant de s'évanouir.



A ce stade du jeu - la mort - , Michaël aurait pensé que le joueur se retrouvait dans la salle aux couleurs criardes, prêt à recommencer une nouvelle partie. Il n'en fut rien. Lorsqu'il se réveilla, il était encore dans le corridor sombre du NetSlaughter. Les décharges électriques reprirent aussitôt, toujours plus fortes. Elles le frappaient au ventre et à la tête. Il avait atrocement mal. Comment pouvait-il donc autrefois aimer ce jeu?

Il réussit malgré la douleur à ouvrir les yeux et à regarder autour de lui. L'homme qui l'avait abattu était assis non loin de là, sa nouvelle arme sur les genous. Il observait avec une joie non mesurée chaque détail du fusil. Michaël tenta de l'appeler.

L'autre tourna aussitôt la tête dans sa direction et le fixa.

- Bon sang, mec, qu'est-ce qui t'arrive? T'es pas encore parti?

Son attitude avait changé: il n'était plus un tueur sanguinaire et violent, mais un être humain, qui s'inquiète de son prochain. Il se leva d'un bond, et jetant l'arme à terre s'approcha de Michaël.

- Putain... lâcha-t-il. Je crois que tu nous fais une crise, mon pote. Tu savais donc pas que t'étais allergique.

Michaël réussit à faire non de la tête, bien que celle-ci soit de plus en plus incontrôlable. Des spasmes agitaient maintenant tout son corps. Il ouvrit la bouche, mais rien ne sortit. Il faisait si froid...

Dans sa semi-conscience, il entrevit son compagnon crier au secours, demandant des codes d'urgence aux murs sourds. Il se rappela qu'il était dans un environnement virtuel, qu'il ne risquait rien... Puis les murs devinrent blancs, et il entendit une voix claire:

- Vous êtes maintenant déconnecté du NetSlaughter.

Pourtant les décharges continuaient sans interruption. Il vit la tête de Richard, complètement affolé, le décrocher de son équipement, puis ce fut le noir.


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