03/08/2001 - Michaël Doguet
Mémoire Morte - Chapitre 2 : Michaël Doguet

D'abord, pendant de longues heures qu'il n'aurait pu compter, il y eut le noir; juste le noir, aussi bien pour sa vue que pour son esprit. Puis, enfin, le blanc vînt, un blanc éclatant.

La lumière l'éblouit aussitôt, et il dût rester les yeux juste entrouverts un bon moment, en attendant qu'ils s'habituent. Il faisait jour. C'était la première fois qu'il voyait la lumière du soleil depuis qu'il avait perdu la mémoire. Cela lui donna une lueur d'espoir, dont il avait vraiment besoin. Il se rappela son réveil, dans la console médecin, son errance, sa fuite, puis enfin, son accident. Que de malheurs pour un seul homme! Mais maintenant, il se sentait mieux. Une chose était sûre, déjà, il n'était plus dans la rue. Il se trouvait dans un lit douillet, sous de chaudes couvertures.

La toute première chose qu'il vit en ouvrant les yeux fut le plafond, tout blanc et sans une trace. Il y avait aussi une odeur, une odeur très significative. Mais il ne se rappelait plus de quoi il s'agissait. Il tourna douloureusement sa tête vers la gauche, vers la fenêtre d'où provenait la lumière. A quelques mètres de son propre lit s'en trouvait un autre, parfaitement blanc, un vieil homme allongé dedans. Il lisait un magazine. Plus loin, une large fenêtre, entrouverte, faisait entrer les rayons du soleil. Il comprit alors quel était ce lieu où il se trouvait, et pourquoi il en avait tout de suite senti l'odeur caractéristique: c'était un hôpital.

Il entendit un murmure à sa droite, puis aussitôt après, un cri incroyablement perçant. Une voix féminine hurlait:

- Il est réveillé! Il est réveillé!

Il n'eut pas le temps de se retourner qu'une jeune femme se jetait sur lui, lui écrasant tous ses membres cassés ou abîmés. Elle lui prît la tête amoureusement entre ses mains et se mît à la secouer brutalement.

- Oh mon chéri! criait-elle. Ca va? Tout va bien? Oh mon amour!...

Non, ça n'allait pas aller bien longtemps si elle continuait à lui cogner la tête sur l'oreiller.



Enfin, après une attente abominable, quelqu'un réussit à interrompre la jeune folle.

- Madame, s'il vous plaît, dit un homme en blouse blanche. Ne le fatiguez pas trop. Il est encore très mal en point.

L'autre prit un air coupable. Elle dit d'une voix boudeuse:

- Excusez-moi, docteur, mais je savais pas: on m'avait pas prévenue.

- Ce n'est pas grave, rassura le médecin. Mais pourriez-vous me laisser seul avec votre mari? Il faut que je lui parle.

- Oh, oui, bien sûr!

Et la folle partit d'un pas léger, joyeuse et sans souci.

- Bonjour, lança l'homme une fois qu'elle fut partie. Comment vous sentez-vous aujourd'hui?

L'amnésique murmura quelque chose d'inaudible.

- Votre température est remontée à la normale, c'est bien.

Il commença à reprendre ses esprits.

- Je... Où?... bredouilla-t-il.

- Ne vous en faites pas, monsieur Doguet. Tout va bien. Vous êtes à l'hôpital, et comme vous le voyez, votre femme est là.

Cette fois, il se sentit beaucoup mieux. De toutes façons, ce médecin lui avait fait des révélations trop importantes pour qu'il les oublie aussitôt. Il s'appelait Doguet, et, a priori, la foldingue qui l'avait secoué dans tous les sens était sa femme.

- Que... Que s'est-il passé? réussit-il enfin à demander.

- Vous êtes tombé de bien haut. Vous avez eu de la chance de vous en sortir! Survivre à une chute pareille, c'est très rare, croyez-en mon expérience.

Le docteur sourit.

- Le principal, c'est que vous soyez là, ajouta-t-il.

Il y eut un silence, puis le médecin reprit:

- Bon, tout a l'air d'aller bien. Appelez une infirmière, s'il vous faut quelque chose.

Il allait partir.

- Attendez! lâcha l'amnésique.

- Quoi donc?

- Euh... vous savez que j'ai... euh... perdu la mémoire?

Le médecin prit un air surpris.

- Comment?

- Je suis amnésique.

Son interlocuteur ne dit plus rien. L'accidenté remarqua que le vieil homme dans le lit d'à coté avait abandonné son magazine, et semblait regarder la scène avec intérêt.

- Cela peut arriver, reprit le docteur. Mais il est aussi possible, que ce ne soit que passager. Dormez un peu. L'accident vous a fait subir un choc. Je pense qu'en vous réveillant, frais et dispo, vous vous souviendrez de tout, d'accord?

Il avait repris son sourire amical.

- Mais...

- Pas de mais! Fermez les yeux, ou bien j'appelle un infirmière pour qu'elle vous fasse une jolie piqûre! S'il vous plaît...

Cette fois, il partit pour de bon. L'amnésique entendit sa voix dans le couloir, demandant à sa présumée femme de le laisser un peu tranquille.

Il aurait bien voulu lui dire qu'il avait été amnésique avant de se faire écraser, que ce n'était pas dû au choc de l'accident. Mais il était épuisé, et s'endormit aussitôt.



Son réveil fut cette fois beaucoup plus doux que le précédent. Du coté psychologique, il avait avancé, et cela l'avait beaucoup réconforté. Assez peu en fait, mais il avait été content de connaître son nom. Son sommeil n'avait donc pas été ponctué de cauchemars peuplés d'inconnus sans visages, sans identité; les miroirs ne reflétaient plus le vide. Non, là, il avait fait un rêve agréable: le grand et célèbre X. Doguet se retrouvait à la tête d'un vaisseau spatial, en chasse contre les affreux Schwarz, un peu comme dans les films d'aventure.

De plus, physiquement, il se sentait deux ou trois fois mieux. Le médecin avait raison, et cette petite sieste l'avait bien dynamisé.

Il regarda autour de lui en s'étirant. Il commençait à faire sombre, et le vieil homme scrutait toujours son magazine, allongé sur son lit.

- Bonjour, émit-il dans un bâillement de réveil.

- Ah, vous êtes réveillé! répondit l'autre avec un plaisir certain. Alors, avez- vous retrouvé la mémoire?

- Il ne semble pas, non.

Le vieil homme ne put s'empêcher de montrer une certaine joie.

- C'est bien triste, affirma-t-il toutefois.

L'amnésique répondit d'un sourire impuissant.

- Dites, reprit son voisin, j'ai toujours voulu savoir: dans tous les navets à la télé, les amnésiques ne se souviennent pas de leur nom, ni de leurs amis, mais ils savent tout de la politique, il savent conduire, marcher, pisser dans le bon trou, tout ça quoi... C'est pareil pour vous?

- Oui, répondit l'amnésique, c'est vrai que ça semble assez étrange, comme ça. Je connais parfaitement la situation générale: Nous sommes à 4city, sur Terre, la guerre fait rage... mais rien, rien du tout sur moi.

- C'est amusant... euh, excusez-moi, pas vraiment en fait...

Il lui fit un sourire amical,

- J'ai un ami qui, comme vous, avait perdu la mémoire, mais lui, il n'avait pas eu d'accident, c'était très étrange...

- Eh bien, pour tout vous avouer, je crois que j'étais amnésique avant de me faire écraser.

Le vieil homme prit un regard intéressé.

- Ah oui... dit-il dans un soupir.

Il réfléchit pendant un long moment, la main sous le menton.

- Je suppose que vous ne connaissez pas votre nom, demanda-t-il soudain.

- Euh... le docteur m'a appelé Doguet, je pense.

- Oui, Doguet, c'est ça... Moi c'est Henry Fing. Et nous allons bientôt savoir votre prénom, mon ami!

Il se leva d'un bond de son lit. Bien que ses cheveux soient blancs et peu nombreux, il n'avait pas la bedaine qu'accusent bon nombre d'hommes arrivés à un certain âge. Il était assez maigre en fait, et bien portant. Il portait de petites lunettes de lecture. L'amnésique ne pût d'ailleurs déceler la cause de sa présence dans cet hôpital: il semblait en parfaite santé.

Il s'accroupit devant le lit du blessé et lut les informations écrites sur la tablette à travers ses petites lunettes.

- Voyons... annonça-t-il, Doguet... Michaël! Ravi de vous connaître, mon cher Michaël!

Michaël, lui était ravi de connaître enfin son nom complet. Maintenant, il pourrait rêver du grand et célèbre capitaine Michaël Doguet, en chasse contre les Schwarz.

Henry continuait sa lecture. Brusquement, il prît un air faussement étonné, car en même temps enjoué, comme si tout ce qu'il espérait devenait réalité.

- Vous m'avez bien dit que vous vous étiez fait renverser par une voiture, c'est ça?

- Oui... oui, en banlieue même, dans une rue assez pauvre.

- Eh bien, il est écrit là dessus que vous êtes tombé du deuxième étage d'un immeuble, sourit-il.

- Quoi? s'exclama l'amnésique. Mais c'est impossible, c'est...

- Ne vous inquiétez pas trop pour l'instant. Il est fort possible qu'ils se soient trompés, coupa Henry d'un ton qui criait le contraire. Je vais faire venir le médecin, d'accord?

Michaël ne répondit rien.



Le docteur Casey, qui était chargé des deux occupants de la chambre, s'énervait.

- Ecoutez-moi bien, monsieur Fing: il n'y a pas de conspiration contre monsieur Doguet. Personne ne lui en veut, et aucun tueur n'est encore arrivé, n'est-ce pas?

- Qui a dit qu'on voulait le tuer? répliqua Henry d'un ton calme.

Cela faisait une bonne dizaine de minutes que les deux hommes se querellaient à propos de cette histoire.

- Bon, reprit Casey. D'accord. Monsieur Doguet, vous êtes victime d'un complot. On a voulu vous... comment déjà?...

- Effacer! continua Henry. Lui supprimer la mémoire, le faire disparaître du circuit, l'empêcher de tout foutre en l'air.

- Alors comment se fait-il... rappela le docteur d'un ton enragé, comment se fait-il qu'il ait une femme, une maison, et qu'il retrouve sa vie normale? Pourquoi madame Doguet ne connaît rien des activités illégales de son mari? Expliquez-moi.

- Si c'est illégal, il a très bien pu ne rien dire à son épouse.

- Et elle n'aurait rien vu?

Cette fois, Casey avait parlé trop vite. Tout le monde dans la pièce, c'est-à-dire Henry Fing, le docteur et l'amnésique, se seraient certainement accordés au moins sur une question: madame Doguet était stupide au point de ne pas se rendre compte que quelqu'un était hors-la-loi, même s'il assassinait un homme devant ses yeux. Il baissa les yeux, montrant son erreur. Henry n'eut rien à répondre, et continua son discours:

- De plus, trouvez-vous vraiment normal que quelqu'un se souvienne d'un accident, et qu'il en ait soit disant subi un autre? C'est totalement illogique, voyons!

- C'est ce que vous dites qui est illogique: il se souviendrait de l'accident qui l'a rendu amnésique? C'est débile!

Casey lança un geste théâtral de dédain.

- Pas si il était amnésique avant l'accident. C'est ce que vous avez dit, n'est-ce pas? demanda le vieil homme en se tournant vers Michaël.

- Oui, et...

- Non, attendez! coupa le médecin. Amnésique avant? Stupide! Toute son histoire a été créée par son subconscient, pour lui faire croire qu'il connaissait la raison de son accident! Il y a mis tous ses fantasmes! La console médecin lui aurait dit qu'il a des aptitudes au tir et au combat? Ah! Mais n'avez-vous pas rêvé que vous étiez un héros intersidéral tout à l'heure?

Le rôle de l'amnésique se bornait pour l'instant à acquiescer de temps en temps. Ce qu'il fît.

- Et la télé à cent cinquante crédits? C'est impossible!

- Il est vraiment très fort, tout de même, son subconscient! Il a deviné tout seul qu'Uter était mort!

- Il l'a su avant, et l'a recasé dans son rêve, c'est tout.

- Vous avez réponse à tout, docteur, lança Henry d'un ton calmé.

- Vous êtes complètement paranoïaque, monsieur Fing. Vous vous faites des idées.

- Oui, bien sûr.

Henry souleva la chemise blanche prêtée par l'hôpital pour la durée de son séjour. Un large pansement couvrait sa poitrine.

- Je me fais tellement d'idées que j'imagine que je me fais tirer dessus. Ah, non, en fait, vous allez me dire que je suis tombé d'un arbre, c'est ça?

Le médecin prît un air sombre.

- Vous êtes taré. Soyez sûr que si jamais j'ai besoin d'un détective, je ne vous appellerais pas.

- Je n'ai pas besoin de clients abrutis, cracha Henry.

Casey partit.

Le vieil homme sourit et se tourna vers Michaël. Celui-ci le regarda d'un air dubitatif.

- Et vous, au fait, qu'en pensez-vous?

- Rien pour l'instant. Vous êtes détective?

Cela semblait vraiment trop stéréotypé. Le vieux type, blessé, sûr de lui est détective.

- Oui. Vous pouvez croire pour l'instant ce cher Casey. Mais il se goure. La dernière fois, c'est moi qui avait raison. Le type s'est fait descendre deux semaines après être sorti de l'hosto. Et après on dit que je suis parano...

Le vieux détective soupira.

A ce moment, le docteur Casey revînt au galop. Il avait bien sûr tout écouté.

- C'est faux, le pauvre gars n'avait pas de chance, il a été pris dans un braquage.

Il fixa Henry d'un regard noir.

- Vous sortez demain Fing. C'est compris? Quant à vous, signala-t-il à Michaël, votre femme vient d'arriver, et elle veut vous voir.

Henry Fing partit d'un petit rire. Qu'allait-elle encore raconter?



Géraldine Doguet était une jeune femme magnifique, avec ses yeux d'un bleu profond et ses cheveux d'ébène. Ses formes étaient plutôt bien dessinés et elle les mettait souvent en valeur à l'aide de fines robes, courtes et transparentes. Seulement, à l'instant où le spectateur intéressé croisait son regard, il remarquait aussitôt qu'elle ne devait pas posséder une discussion extrêmement élevée. De l'ordre de la pluie et du beau temps, en fait.

Ce petit inconvénient devenait toutefois rapidement secondaire lorsqu'on savait qu'elle était riche à millions, héritière d'une énorme multinationale, qu'elle avait ensuite revendue une fortune à la Shun. Aujourd'hui, elle vivait aisément de ses rentes. Ce qui permettait à son mari, Michaël, de ne pas avoir à travailler. Cela lui plaisait bien, mais il se demandait comment il pouvait supporter plusieurs heures d'affilée. C'était horrible.

- Bonjour! hurla-t-elle, comme s'il fallait que tout le monde dans cet hôpital puisse l'entendre. Michaël était sûr que les occupants des chambres voisine entendaient parfaitement.

- Salut, chérie, murmura-t-il en réponse.

- Je t'ai apporté des fleurs. Je les ai cueillies moi-même dans le jardin.

Elle sourit jusqu'aux oreilles. La plupart des fleurs en question étaient pourries, souvent cassées. Le pire était qu'elle avait arraché le tout de la terre du jardin, y compris les racines.

- Elles sont magnifiques, annonça-t-il d'un ton las. Formidable!...

Elle les déposa sur le lit, sans même penser au vase, vide, qui se trouvait sur la petite table de chevet.

Et elle se mît en quête de lui rappeler tout ce qu'il avait oublié.

- Oh oui! dit-elle, quand nous sommes allés visiter Space Vegas!

Et elle lui conta, dans les moindres détails, tout, absolument tout ce qu'ils avaient fabriqué à Space Vegas, le satellite de jeu en orbite autour de la Terre. Il apprit ainsi qu'il avait perdu un peu au Blackjack, gagné un peu à la roulette... Elle avait claqué des centaines de crédits dans les machines à sous avant de décider que le jeu ne l'intéressait pas.

Au bout de deux longues heures, le flot de parole s'arrêta enfin, et elle lui apprit qu'elle devait partir. Il essaya de paraître triste.

- Je t'aime beaucoup, lança-t-elle avant de l'embrasser tendrement.

C'était cette partie qu'il aimait le plus. Après tout, elle était stupide, d'accord, mais elle était belle.

- Au revoir, chuchota-t-il.



Le lendemain, Henry dût partir, et il se retrouva seul dans la chambre blanche, seul avec la télé, et parfois avec sa femme.


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