03/08/2001 - Michaël Doguet
Mémoire Morte - Prologue

Dave pencha doucement la tête pour tenter d'apercevoir ce qui avait fait ce bruit dans le couloir. Il se trouvait à une intersection. Le long corridor se séparait perpendiculairement à sa position. Le bruit venait de la gauche.

Il savait très bien que regarder dans le couloir serait le meilleur moyen de se faire buter. Mais il y avait une petite voix, bien différente de celle de son instructeur qui le poussait de ses hurlements à balancer une bonne grenade dans le tas avant de regarder. Il sourit presque en se rappelant le vieux con écraser les tympans de ses bleus par son refrain habituel: "Tirez avant de réfléchir, regardez après; s'il y a quatre membres, c'est un humain, tant pis. S'il y en a plus, c'est autre chose, vous avez fait votre devoir.". La petite voix, elle lui chuchotait qu'un poulpe n'aurait jamais fait ce bruit là. "'avait été un bruit de métal, or les poulpes ne portaient jamais de métal sur eux, il le savait. En plus, on reconnaissait instantanément un poulpe au bruit de succion que provoquait le moindre de ses gestes, un bruit infâme qui foutait les boules à n'importe quel soldat, même bien entraîné. Il y avait aussi une autre voix, moins amicale que la première, elle disait que de toutes façons, quoi qu'il fasse il était perdu, au milieu d'une base ennemie encore remplie à craquer de bestioles grouillantes prêtes à vous sauter à la gorge et vous arracher la tête d'un simple coup de tentacule gluante.


Donc il regarda. Quelque chose bougeait à une dizaine de mètres de lui. C'était un homme, blessé, mais vivant. Vivant! Dave pensait qu'il était le seul survivant de l'attaque. Tout son groupe, en tout cas avait été massacré, et aucun des autres n'avait répondu aux appels radio qu'il avait lancés à partir de la balise de Joann, le radio de son groupe. Elle avait été une jolie fille, pourtant; mais lorsqu'il l'avait vue, étendue là, couverte de sang, les jambes arrachées, il l'avait trouvée atroce. La radio, elle, était indemne, et il appela, sur toutes les fréquences possibles, mais personne ne répondit. Pas même le vaisseau mère. Avait-il aussi été détruit? Etait-il donc le dernier humain vivant à plusieurs années lumière à la ronde, avec l'autre là-bas, si du moins il était encore en vie?

L'autre bougea encore, et Dave courut l'aider. Le soldat leva la tête; il ne semblait pas blessé. Mais son visage était déformé par la terreur.

- Salut, chuchota Dave. T'es blessé?

- Non, dit l'autre.

Dave lui tendit la main.

- Alors lève toi. Il faut jamais rester à traîner dans un même coin longtemps.

Le bleu prit la main de Dave et se souleva du sol métallique. Il respira profondément.

- T'inquiète pas, lui affirma Dave, on va s'en sortir.

- Oui... Et les autres? Je les ai vus. Ils se sont fait massacrer. Les... les poulpes nous ont tendu un piège, ils sont arrivés de tous les cotés à la fois... Tout ce sang... La capitaine m'ai tombé dessus et hurlant qu'il avait perdu son bras. J'ai pas pu bouger, j'ai...

- Du calme, mon vieux, du calme! Si tu te calmes pas, t'es sûr de finir tes jours ici, alors sois cool...

- Okay.

Il reprit ses esprits.

- Alors... qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il. T'as l'air aussi paumé que moi, et pis t'es tout seul aussi.

- Maintenant, on est deux, assura Dave. On va commencer par se présenter, d'accord?

Le soldat se mît au garde à vous et entonna ce qu'on faisait apprendre à chaque soldat dès son arrivée:

- Soldat première classe Ray Plotire, au service de la deuxième section, cinquième régiment, embarqué sur le Roger Poung, débita-t-il.

- Ouais, ouais... Moi c'est Dave.

Il pensa amèrement à cette jolie phrase qu'on vous faisait apprendre par coeur. C'était chouette de la sortir à sa petite amie, au vidéophone, tranquille dans le vaisseau. Cette phrase passait avant même l'entraînement au combat. Plutôt que d'apprendre ça, ils feraient mieux de leur en dire un peu plus sur les poulpes, pensa Dave. Pendant sa courte carrière de militaire, il avait déjà changé trois fois de section, et une fois de régiment. A chaque fois pour "manque d'effectif". Tout le monde était mort, alors on supprimait l'unité et on balançait les restes ailleurs.


- Je suis de la cinquième section, dit-il. Sergent.

Les poulpes, ou les Schwarz de leur vrai nom, avaient croisé le destin de l'humanité une dizaine d'années auparavant, et avaient foutu en l'air toutes les connaissances établies.

Tout d'abord, ils étaient la première race extra-terrestre rencontrée par les hommes, qui s'installaient pourtant un peu partout dans l'espace depuis des centaines d'années. Leur morphologie étaient complètement différente de la notre: c'étaient de véritables limaces sur pattes, d'énormes asticots pourvus d'énormes tentacules prêtes à happer tout ce qui se trouvait sur leur chemin.

Ils étaient intelligents. Et ça, même les scientifiques enclins à croire à l'existence d'un vie extra-terrestre l'excluaient. Seuls les humains étaient malins. Eh bien, ils s'étaient trompés. Les Schwarz voyageaient eux aussi dans l'espace, à la recherche d'espace à coloniser.

Enfin, ils étaient hostiles.

C'était cette dernière constatation qui avait permis la mise en place de la première guerre intergalactique qu'ai connu l'humanité. Dave aurait peut-être aimé lire tout ceci dans un vieux livre d'histoire; mais pour l'instant, il faisait partie de l'histoire, il faisait cette guerre, et cela ne lui plaisait pas du tout.

- On va essayer de se tirer de cet endroit, dit-il à Ray. Prends ton flingue, on y va.

- Ouais, répondit Ray d'un ton morne. Mais on est paumés.

Dave prit le jeune soldat par les épaules et le secoua brutalement:

- Putain, pauvre con, tu veux crever ici? Tu veux attendre que les poulpes passent dans le coin et viennent te bouffer? Tu veux crever le bras arraché, comme ton capitaine, hein? C'est ça?

Il avait parlé d'un ton ferme, mais assez bas. Mieux valait ne pas attirer l'attention vers eux. Ray se décida enfin à prendre son fusil qu'il avait laissé tomber avant de s'affaler contre la paroi. Il avait reprit courage.

- Putain merde, dit-il. T'as raison! On va sans doute crever tous les deux comme des abrutis ici, coincés dans ce labyrinthe de chiotte, mais je les attendrai pas sans rien faire. Ouais, Ils vont pisser tout leur sang dans ce couloir avant de me buter, ces cons!

- Ouais, c'est ça, continua Dave. On les aura.

Il sourit à Ray.

- Allez, on y va.



Cela faisait bien une heure qu'ils marchaient, attentifs au moindre bruit, au moindre mouvement. Ils n'avaient pour l'instant rencontré aucune forme de vie, ni humaine, ni autre. C'était pas plus mal, finalement, se dit Ray. Se retrouver nez à nez avec une tribu de poulpes ne l'enchantait guère. Pendant cette marche, qui lui semblait durer une éternité, Ray avait eu largement le temps de réfléchir à sa pauvre condition. Dave n'avait rien dit depuis tout à l'heure, et il avançait devant le jeune soldat à pas calculés et silencieux. Tout ce qu'ils avaient vus jusque là c'était les parois lisses des couloirs sans fin de la base Schwarz. Même pas une porte, et certainement pas la sortie.

Ray avait voulu s'engager dans l'armée, il n'avait pas été appelé ni amené de force, non. Il faisait partie des quelques abrutis qui croyaient pouvoir changer le monde en entrant dans l'armée. Maintenant, il voyait bien ce qu'il y changerait: que dalle.

Tout juste avant d'atterrir et de s'enfoncer avec son équipe au plus profond de la base, il se vantait encore de ses exploits futurs. Mais il se tut aussitôt qu'il vit son premier poulpe. "'avait été atroce. Surtout qu'il n'y en avait pas eu qu'un seul, mais une bonne quinzaine à la fois qui venaient de tous les cotés. Son unique exploit avait été finalement de se maintenir en vie, bien planqué, sous le cadavre de Cross. Et maintenant, il allait mourir, dans ce dédale où grouillaient des centaines de poulpes.

En haut, dans le vaisseau, tout avait pourtant semblé très simple. Cinq groupes seraient lancés à l'assaut sur le planétoïde avec l'objectif d'anéantir toute trace de Stahls, les têtes pensantes des poulpes. On avait en effet détecté un très fort taux de psychisme dans le secteur. C'était facile: on arrive, on massacre, on repart. Mais finalement, tout le monde s'était fait descendre, et il ne restait certainement plus que Dave et lui sur ce foutu planétoïde, plus à la recherche d'une sortie que de Stahls.

Dave leva la main, lui faisant signe de s'arrêter.

- T'entend? demanda celui-ci.

Ray tendit l'oreille et perçut en effet un bruit étrange, qu'il aurait identifié au son que ferait une limace se décollant du sol, du moins s'il avait été sur Terre. Mais là, le bruit lui faisait plutôt penser aux monstres qu'il avait vu auparavant. Cela venait d'un couloir qui partait non loin devant à leur droite. Il acquiesça.

- Ils doivent être au moins une dizaine, murmura Dave.

- Ils se déplacent?

- Non...

Puis il reprit après un long silence:

- Je crois qu'ils mangent.

Ray pâlit. Les poulpes n'étaient pas vraiment du genre à se nourrir de haricots verts et de pamplemousses frais.



Dave sortit une grenade de son étui et la dégoupilla. Cette fois il n'hésita pas. Le bruit était très clair. C'étaient des poulpes, et il n'entendait dans sa tête que les hurlements ininterrompus de son instructeur: "Balance ta grenade, ducon!"

Ce qu'il fit.

L'explosion fit gicler des morceaux de chair un peu partout, des tentacules arrachées et quelques restes humains. Les deux hommes entendirent aussi d'horribles cris de souffrance qui ne pouvaient provenir d'hommes. Ils se jetèrent dans le couloir inconnu et tirèrent jusqu'à ce que leur chargeurs se soient complètement vidés.

- C'est bon, dit alors Dave. Tous nickés.

Au sol s'étalaient des restes de poulpes, des tentacules gisantes et des asticots crevés.

Ils observèrent alors les lieux. Le couloir était en fait très court. Une vingtaine de mètres après l'intersection, il débouchait sur une unique porte.



Les deux hommes avancèrent vers celle-ci. Elle était imposante, et semblait bien fermée.

- Tu crois que c'est la sortie? hasarda Ray.

- Non, répondit Dave. Les entrées sont toujours beaucoup plus grandes que ça. Les poulpes qui se trouvaient ici ne s'attendaient pas du tout à nous voir débarquer.

- Alors ça va où?

Dave regarda la porte.

- J'en sais rien, mais on va bientôt le savoir.

Il sortit une autre grenade de son étui.



La porte s'effondra dans un fracas incroyable. Et ce qu'ils virent derrière l'était encore plus. Ray se serait volontiers attendu à tomber sur un dortoir à poulpes - si du moins ils dormaient - où bien sur un nid, ou quelque chose dans ce goût là, mais jamais il n'aurait pensé à voir ce qu'il vit. Personne ne le savait encore, mais c'était derrière cette porte qu'allait se jouer le sort de la Terre et peut- être de l'humanité toute entière.

Il y avait des Stahls derrière cette porte, des centaines de Stahls.

A vrai dire, Ray n'en avait jamais vu qu'en photo, qui d'ailleurs étaient souvent floues et vieilles. Et il n'y en avait alors qu'un seul à la fois. Cela faisait ici à peu près le même effet que de se retrouver face à face avec son premier poulpe. Les Stahls étaient humanoïdes, plus petits et beaucoup plus maigres que leurs cousins de la Terre. Leur boîte crânienne était aussi beaucoup plus développée. C'est simplement des nains chauves avec une grosse tête, pensa Ray.

D'après les rares spécimens qu'ils avaient pu étudier, les scientifiques avaient pu comprendre le fonctionnement des Stahls, et surtout les raisons de leur alliance avec les Schwarz. Les Stahls possédaient un cerveau hyper-développé, et avaient acquis des propriétés très spéciales, telles que la télékinésie, par exemple. Ils pouvaient ainsi communiquer entre eux où qu'ils soient dans l'univers, sans avoir à se déplacer. De plus, il possédaient une technologie très avancée, supérieure à celle des humains. La dégradation de leur physique devenait alors inévitable. On voyait rarement un Stahl parcourir plus de quelques mètres à pied en une seule journée. L'alliance avec les Schwarz leur permettaient alors de disposer de puissance physique, eux devenant simplement les "cerveaux".

Ray se tourna alors vers Dave:

- Je croyais que la race avait presque complètement disparu...

- Ouais, moi aussi.

Ils contemplèrent les petits êtres qui les regardaient de leurs grands yeux blancs. Ils étaient beaucoup trop nombreux.

Bonjour

Dave sursauta. Ils regarda les Stahls, qui n'avaient pas bronché, puis Ray. Celui-ci semblait lui aussi étonné.

Nous ne vous voulons pas de mal.

Ray observa les extra-terrestres.

- Tu crois que c'est eux qui...

Oui. Vous avez raison, Ray Plotire. Nous vous parlons à travers votre esprit. Nous avons besoin de votre aide.

Dave prit la parole; il ne semblait pas trop affolé à l'idée que ces bestioles lui sondaient l'esprit:

- Nous sommes ennemis, a priori. Je ne vois pas pourquoi nous vous aiderions.

Nous comprenons. Nous avons déjà pu étudier le comportement primitif humain. Mais nous ne voulons plus être ennemis avec votre race. Il nous faut nous allier face au danger que vous- même avez créé.

- Quel danger?

Aucun des deux hommes ne comprenait le véritable sens de ces paroles. Une alliance? Mais contre quoi?

Quelque chose, sur votre planète mère, a décidé de contrôler nos esclaves, ceux que vous appelez Schwarz. Ils se sont retournés contre nous. Maintenant, nous possédons un Ennemi commun. Vous devez nous aider à sortir de cette pierre, ou alors, vous serez seuls contre l'Ennemi.

- Je ne comprends rien, protesta Dave, quel Ennemi? Qu'est-ce que c'est que cette histoire de pierre?

Ray ne disait rien, il restait simplement là, bouche bée, à attendre qu'on lui dise: "tue", ou "casse toi". Mais il ne pouvait pas, il ne voulait pas décider si oui ou non les Stahls étaient les gentils.

Il contrôle les esclaves. Il faut que vous nous aidiez à sortir de...

Dave sentit qu'on fouillait parmi les neurones de son cerveaux, qu'on prenait toutes ses connaissances et ses souvenirs, sans qu'il puisse rien y faire.

... à sortir de ce planétoïde. Nous sommes tous regroupés ici: tous les Stahls existants. Nous sommes les derniers. Sans nous, vous êtes seuls face à Lui.

Ray sortit enfin de son léthargie:

- Putain, qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il à Dave.

- Je crois qu'on fait ce qu'ils disent. Ca arrange tout le monde: eux sortent, parce qu'on les protège, et nous aussi, parce qu'ils connaissent le chemin pour partir.

- Mais la mission? Tous les tuer...

Il n'y a plus de mission. Votre vaisseau a été détruit. Votre ennemi a changé. Toutes les données sont changées.

- Il a raison, annonça Dave. Le Roger Poung a sauté. Et je commence à croire ce qu'il dit à propos du nouveau méchant.

Il se tourna vers le troupeau de Stahls.

- Okay. Indiquez- nous le chemin.



Il ne leur fallut qu'une demi heure de marche, malgré l'extrême lenteur des nains à grosse tête, pour enfin revoir la lumière - assez faible en fait - du petit soleil qui éclairait ce système. Ils ne rencontrèrent aucun poulpes.

A l'extérieur de la base, le terrain était très accidenté. Ce n'était que des roches, brunies par le soleil. Dave se souvint du mal qu'ils avaient eu, son équipe et lui, pour parvenir jusqu'à l'entrée. Pour finalement ne jamais ressortir, pensa-t-il amèrement. Très loin au Nord-Ouest, on apercevait de la fumée noire qui s'élevait doucement. Ce devait être le Roger Poung.

D'après la procédure habituelle de l'armée dans ces cas là, on dépêchait une frégate de secours, pour récupérer les plausibles survivants. Le mieux à faire était donc d'installer une balise de repérage.

- Installe une balise, dit-il à Ray.

Celui-ci sortit d'une de ses poches une petite sphère, qu'il installa au sol. Elle se mît à clignoter aussitôt. Il n'y avait plus qu'à espérer qu'on les verraient. Dave sourit: que penseraient-ils là haut, dans leur vaisseau, en voyant deux hommes, entourés d'une bonne centaine de Stahls?

Comme si elle avait entendu, la voix des Stahls recommença à parler:

Les autorités de votre vaisseau de secours doivent comprendre notre situation. Nous, tout autant que votre race, courrons un grave danger.

- Les autorités humaines prendront certainement la bonne décision, assura Dave.

Et ils attendirent.



Le vaisseau vînt, en effet. Les autorités à son bord jugèrent la situation des Stahls, et les firent tous abattre. Dave Holden et Ray Plotire reçurent une belle médaille, mais ils avaient très certainement raison de douter de la décision prise par leurs supérieurs.


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