05/08/2001 - Ivan Krol
Le Royaume de Néméor - Chapitre 4

Mais il faut bien se remettre en marche. Alors, elle se tourne vers Letski :
_ " Que s'est-il passé ? "
_Ah ! Madame, c'est à n'y rien comprendre. Nous étions autour du feu, à faire cuire la viande et d'un coup, la forêt a brûlé. Les autres commencent à parler, vous savez. Il s'en chuchote des choses…
" Et pour cause ", pensa-t-elle. N'importe, Néméor est là, tout proche.
_ " Letski, tu viens avec moi. Les autres, vous récupérez ce qui est possible et vous nous attendez ici. Nous serons revenus demain midi. "

Il n'est vraiment pas difficile de se procurer une torche, dans ce brasier. La première branche venue fait l'affaire. Et la jungle est bien plus impressionnante à la lueur de ce flambeau improvisé. En plus de tous les bruits, les ombres fluctuent au gré de la flamme agitée par le vent. Depuis une demi-heure qu'ils marchent sans un mot, Clara a cru voir deux serpents et une "chose " progressant en parallèle de leur itinéraire. C'est Letski qui le premier rompt le silence :
_ " Pourquoi moi, demande-t-il soudainement. "
_ " Quoi, pourquoi toi ? Pourquoi tu m'accompagnes ? C'est simple, tu es le moins impressionnable des survivants. "
_ " Faut pas croire ça, Madame ! Je meurs de trouille en ce moment même. "
Elle stoppe brusquement et fait volte-face, de sorte qu'elle se trouve face à l'homme et sa tête à moins de trente centimètres de ses pectoraux. Elle ne peut s'empêcher de remarquer le jeu d'ombres du flambeau qui fait rouler la lumière sur les muscles en sueur. Alors elle lève le regard jusqu'à accrocher les yeux de son partenaire. Elle reste comme ça pendant quelques minutes, à le fixer, immobile.
Si bien que Letski finit par faire un pas en arrière et à lever les yeux.
_ " Imbécile, dit-elle en se retournant pour reprendre son chemin.
Elle a déjà pris une dizaine de mètres d'avance quand elle se retourne et lance :
_Tu arrives, oui, avec le flambeau. On n'y voit rien.
_N'empêche, murmure Letski, dominé, en rattrapant Clara.
Après deux heures de marche silencieuse, un bruit diffus d'eau parvient à leurs oreilles. Alors toute les angoisses disparaissent : ils ne se sont pas égarés. La cascade est là, toute proche. A portée d'oreille. Clara s'arrête, écoute un instant et subitement se met à courir en murmurant :
_Par-là, c'est par-là, j'en suis sûre.
Letski, pris de court, perd sa compagne de vue. Un instant désappointé, il part dans la direction empruntée par le petit bout de femme exaltée.
Il tourne en rond pendant un bon quart d'heure, essayant de s'orienter au bruit de la cascade. A chaque fois qu'il croit avancer dans la bonne direction le bruit décroît et il retourne sur ses pas. Finalement, il découvre une trouée dans l'entrelacs de branches et de feuilles et se retrouve sur un rocher surplombant de quelques mètres un plan d'eau bouillonnant dans lequel se jette une cascade.
Le spectacle est tel qu'il en reste pétrifié. La chute d'eau prend naissance loin au-dessus de sa tête, et le débit est tel que le bruit de l'eau s'écrasant en milliers de bouillons sur les rochers polis est assourdissant. La vapeur d'eau engendrée décompose la clarté lunaire en halos de couleurs pastels concentriques se chevauchant, s'entremêlant. Des arcs-en-ciel se dessinent ici et là en surimpression de la mousse couvrant les rochers bordant le lac. Quelques arbres baignent leurs branches trop lourdes dans ce bassin miraculeux.
Et sur un rocher à demi-immergé se tient Clara, les bras ballants et le souffle court d'avoir couru et d'émerveillement.
Letski voudrait l'appeler, lui dire de l'attendre, mais il à beau crier, la cascade est la plus forte et sa voix d'ordinaire si puissante se trouve réduite à un murmure, à peine un souffle.
La descente est malaisée. Les rochers sont glissants de trop d'humidité, les rares prises trop lisses, et la végétation impénétrable. Alors, il dédaigne les roches et s'agrippe aux feuilles, se compose un escalier des branches si serrées qu'elles retiennent l'eau, et finit par poser le pied sur la berge. Il s'avance jusqu'à Clara et pose une main entaillée de mille coupures par sa descente extravagante sur l'épaule de sa patronne. Elle ne réagit même pas à ce contact inattendu, occupée qu'elle est à répéter inlassablement "Néméor, Néméor, Néméor… ". Et des larmes d'incrédulité dévalent ses joues. Ses yeux agrandis reflètent la cascade.


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