05/08/2001 - Cécile Beyssac
Le Royaume de Néméor - Chapitre 3
Elle s'était retirée du groupe pour pouvoir réfléchir, pour ne pas voir sa jument partir en petits morceaux également. L'odeur du sang et de la viande l'insupportait tout comme le bruit de ces hommes braillards. Et elle ne voulait pas qu'ils puissent voir son dégoût. Néméor était là, à portée de main et elle ne pouvait rien faire d'autre que s'allonger et réfléchir. Réfléchir à quoi? Tout était là-bas. La vérité, sa vérité. La vie de son père et de sa mère. Calme comme peut l'être un fauve en cage elle tournait et retournait dans son esprits de veilles rancoeurs informulées, qui lui torturaient le sang. Le sang de son père qui coule un peu dans ses veines. Son père... Si loin... Si loin... Néméor... Si près du but... Et puis zut, pourquoi attendre? Qu'ils aillent tous au diable! Elle irait! Avec ou sans eux, elle irait! Demain il sera trop tard! Elle ne sait pas pourquoi, mais elle le sait, elle le sent: demain il sera trop tard! Cela s'impose à son esprit avec une clarté surprenante. Elle se saisit de sa cape, fiévreuse, malhabile et se met en route. Elle contourne le feu où sont assemblés les hommes en train de ripailler et bientôt la chaude et réconfortante lueur est loin. C'est à peine si le vent lui souffle quelquefois le bruit de voix humaines, comme étouffées. Le noir. Le noir et le silence. Pourquoi n'entend-elle plus la cascade? Une angoisse la saisit. Elle avance dans l'immensité noire et béante sans repère ni attache. Perdue. Peu à peu le mot s'installe sur ses lèvres tremblantes. Perdue. Perdue au milieu du monde, dans le noir de l'univers. Perdue dans le vide, quelque part entre les hommes et son rêve... son cauchemar. Et elle continue à avancer sans savoir pourquoi, ni savoir où elle est, ni où elle va vraiment. Elle marche parce qu'elle n'a plus d'autre but. Et puis soudain le bruit grondant, assourdi, lui parvient! Un temps. Oui. Oui, c'est bien la cascade. Elle court, elle ne sent plus ses pieds sur le sol. Elle vole. Elle est là. La lumineuse. Sortie du noir de la forêt, bleutée, argentée par la lune qui soudain réapparaît. Dans un vacarme assourdissant elle disperse au vent de fines gouttelettes... Un nuage irréel... Mais il est temps! Maintenant est venue l'heure. Clara s'avance à présent en terrain conquis car mille fois rêvé par son père et tous ces hommes qui avant lui avaient laissé leurs vies sur le chemin de Néméor. Elle s'avance d'un pas d'automate sur le chemin qui longe la falaise. Une voix lui parvient... du fond de sa mémoire cette voix la guide...
"Tu iras derrière la cascade... tu entreras dans une petite grotte... là se trouvent les gardiens de Néméor... là aussi commencera la vraie difficulté. Car il est dit que Néméor ne doit pas être aperçu des impies... Tu iras, Clara? Tu iras?
- Oui père! J'irai... Mais ensuite?
- Ensuite je ne sais pas! Néméor est un monde trop jaloux de ses secrets... Clara... Jure devant le mourrant que je suis que tu trouveras Néméor... - Vous n'allez pas mourir, père! Le grand Bring a toujours survécu à tout! A tout, n'est-ce pas?
- Je vais crever Clara! Comme un chien galeux que je suis et que j'ai été toute ma vie! Je vais aller rejoindre ta mère et j'espère qu'elle me pardonnera... Jure! Jure et... pardonne moi toi aussi!
- Elle vous pardonnera, père! Comme je vous pardonne!
- Allons, jure!
- Père, je...
- Jure-le!
- Je le jure!
- Alors je vais povoir... mourir!
- Père!!"
Il est mort. Il est mort. Je n'ai jamais su pleurer... Etrangement, il règne à l'intérieur de la grotte une atmosphère sèche et lumineuse... Il vole dans l'air de minuscules paillettes fluorescentes... de petites lucioles argentées qui se meuvent en un ballet lent, cérémonieux... Il fait chaud. Très chaud. Clara s'enfonce de plus en plus dans le ventre de la roche et la lumière se fait de plus en plus intense... Verte... Irréelle... Elle sent les gouttes de sueurs dans son dos, sur ses tempes... Ses lèvres sont sèches, sa gorge en feu... Pourquoi fait-il si chaud? Au fond de la grotte il y a un mur. Recouvert d'algues phosphorescentes c'est lui qui dégage cette vive impression de lumière. Tremblante, elle approche sa main lentement... très lentement... Et soudain le mur se met à briller vraiment, il devient jaune, rouge, incandescent... Elle retire vivement sa main et le mur continue de briller de plus en plus fortement... La chaleur tout comme la lumière se fait insupportable... Un visage, peu à peu se dessine face à elle. Un visage qu'elle connaît bien, et qu'elle fixe l'air hagard. "... Père.." Incrédule, elle recule et se cogne. Derrière elle, le passage s'est refermé! Un rire énorme retentit. Un rire caverneux et qui déforme le visage de son père en un rictus cruel. Affolée elle tourbillonne en vain à la recherche d'une issue... Elle hurle. " Père! Père! Pourquoi?" Elle va mourir. Elle va mourir parce qu'elle n'était pas digne de son père, parce qu'elle n'était pas digne de Néméor et que les gardiens ont déjà jugé! Elle tape rageusement la pierre qui la condamne à rester là. Le mur brille plus que jamais. Elle a chaud, elle a terriblement chaud. Cette fois si elle pleure. Elle pleure vraiment. Comme elle n'a jamais pleuré. Même sur le lit de mort de son père. De grosse larmes silencieuses. Tout à coup, le plafond, se déchire, s'ouvre en deux, tout tremble et une voix lui hurle dans les oreilles... Elle ne comprend pas cette voix qui lui arrache les tympans... "Reavayolleuais vaous... révaaaayé vous... Réveillez-vous, réveillez vous!!!" Elle se réveille en effet et c'est Letski qui la secoue désespérément en criant... Un rêve. Elle s'était endormie et elle avait rêvé la seule chose qui obsédait encore et encore son esprit...
"Madame, madame, il faut partir, dépêchez vous, il faut partir!
-Quoi, quoi! Que dis tu? Partir? Pourquoi partir?
- Le feu..."
Le feu? Elle ne comprend pas! Lève la tête... Le feu! Tout autours d'eux n'est que brasier... Les flammes, immenses semblent lécher le ciel. Elles s'approchent dangereusement. Clara est trempée. Le visage en larme. Son corps n'est que sueur. La chaleur est infernale... Elle retombe. Cette fois-ci elle va bien mourir... Si près du but! Vous devez bien rire, père, là-haut! Soudain, elle se sent flotter au-dessus du sol... "Ca y est... Je suis morte!" Elle ouvre les yeux. C'est Letski qui l'a prise dans ses bras immenses de colosse et qui à présent se fraye un chemin au travers des flammes. Elle se sent bien. Laisser quelques secondes sa vie couler hors d'elle... Ne plus en porter le fardeau... Lorsqu'il l'a dépose au loin, près de ses compagnons qui, groupés sur la colline de leur arrivée contemplent hébétés le spectacle, elle reprend à nouveau ses esprits, redevient le chef de meute, responsable de sa troupe...
" Des morts Letski?
- Les chevaux et... 10 hommes...
- Tant que ça..."
Elle a prononcé cette dernière phrase dans un souffle... Un soupir... Elle s'avance sur la colline et les hommes reculent... Parce qu'ils sentent bien que cette femme a un aura extraordinaire, une force qui les dépasse et qu'ils respectent... Sinon ils ne l'auraient jamais suivi au bout de l'enfer. Même au nom de leur dévouement pour son père. Elle s'avance et embrasse du regard l'incendie destructeur, le coup de grâce! Ils sont condamnés à trouver Néméor ou à mourir maintenant.
Elle lève les yeux et pointe un doigt vengeur vers la beauté du ciel, calme et parsemé d'étoiles...
"Je te maudis!!"
Le cri vient du fond de son âme et les hommes abasourdis sentent leur être se déchirer...
Les étoiles, seules, savent s'il elle parlait de Néméor... ou de son père.
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