05/08/2001 - Michaël doguet
Le Royaume de Néméor - Chapitre 2

Elle pose un regard joyeux sur la lourde cascade qui marque l'emplacement de l'entrée de Néméor, le pays de chimère, le rêve jamais achevé de son père. Toute sa vie, cet homme a recherché le royaume perdu, auquel plus personne, même les plus impies des fous, ne croyaient.
Il avait tout sacrifié pour sa quête, sa fortune, qu'il avait dipalidée en voyages et expéditions, souvent dangereuses, rarement utiles; sa femme était morte, lors d'une de ces chasses au trésor, fiévreuse dans un marais putride.
Pour Clara, sa fille, tout n'avait été que malheur, et pour elle, Néméor, chimère ou réalité, était un lieu maudit, à cause duquel elle avait tout perdu.
Jusqu'à ce jour pluvieux de janvier, où son père avait sacrifié la seule chose qu'il lui restait encore: sa propre existence. Il n'était pas revenu les mains vides, cette fois. Un fragment de carte, celui-là même qu'elle serrait en ce moment dans sa main, avait été sa récompense.
Seulement, il avait ramené avec lui la malaria. Quelques jours après son retour, il agonisait. Et juste avant de mourrir, il fit promettre à sa fille de trouver Néméor. Pour lui.
Elle avait bien sûr accepté, face au mourrant, tout en hurlant le contraire dans son coeur. Ce royaume caché lui avait fait tout perdre. Elle ne voulait pas mourrir elle aussi pour une chimère, une légende inventée pour moraliser les enfants, ou endormir les peuples, comme l'avait fait Platon avec son Atlantide...

Et pourtant, elle s'était enfoncée dans cette sombre forêtne quête de Néméor. Pourquoi? Elle n'en savait rien. Peut-être pour cette chaleur intérieure qu'elle ressentait en entendant le grondement éloigné de la cascade qui marquait l'entrée du royaume, la cascade tant cherchée par son père, et qui prouvait enfin la véracité de ses propos. La légende était vraie.
Oui, elle avait en elle le même sang que son père. Un sang d'aventurier, bravant les oppositions et les éléments pour découvrir la vérité. Un sang de Bring, tenace et prêt à tout. Un sang de folie sans doute aussi... N'était-ce pas ce que pensaient ces hommes en bas? Il y avait déjà eu cinq morts lors de l'expédition; tous étaient épuisés, et commençaient à ressentir sérieusement la faim. Le voyage aurait dû durer deux semaines, il en avait fait six. Clara savait le retour impossible dans ces conditions, tout comme Letski, et sans doute bon nombre des hommes encore en état de penser.
Mais quelque fut la gravité de leur situation à peine quelques minutes plus tôt, Clara s'en fichait maintenant complétement. Ils avaient enfin trouvé Néméor, et c'était tout ce qui comptait à ses yeux.
Elle redescendit en courant du promontoire sur lequel elle s'était postée pour observer les alentours, et rejoignit en souriant les autres membres de son expédition.
-Encore quelque kilomètres, annonça-t-elle. Un epu plus loin à l'Est, se trouve une cascade. Nous nous arrêterons là.
-non, madame, l'interrompit une voix. On f'ra pas un pas de plus aujourd'hui.
C'était Bargow, un homme de petite taille, bourru, et bien pourvu en cicatrices, qui avait parlé.
Malgré sa faible taille, sa masse imposante faisait aisemment peur.
Clara aurait bien voulu pousser son équipe une fois de plus, mais la majorité des hommes acquiescèrent par des murmures les propos de Bargow. Elle-même ne se sentait plus la force de s'y opposer. Il lui fallait pourtant continuer!
-Demain, la rassura Letski, nous irons demain.
Elle se tourna vers lui, implorante.
-Mais... souffla-t-elle.
Elle était comme une enfant, qui s'étant levée avant le Soleil le jour de Noël, se voyait annoncer qu'elle n'aurait ses cadeaux que le 26 décembre.
Demain, pensa-t-elle. Elle avait attendu des années ce moment, et son père encore plus longtemps, et ces idiots ne voulaient plus avancer. Il lui faudrait attendre encore un jour.
-Vous verrez Néméor demain, insista Letski.
Elle vit au regard de l'homme qu'il tentait d'éviter une mutinerie.
-D'accord, lanca-t-elle. Etablissez le camp ici.


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