05/08/2001 - Cécile Beyssac
Le Royaume de Néméor - Chapitre 1

Dans la fureur des derniers jours, elle n'avait pas posé pied dans la réalité, portée qu'elle était par cette rage, cet élan qui l'animait en permanence. Pas de répit. Toujours, toujours plus. Exigeante envers elle-même, il lui paraissait normal d'en attendre autant de la part de ses compagnons. Et elle aimait toucher le fond, tendre la corde à la frontière de la déchirure, pousser les âmes au bout de leur résistance. La mort... ce n'était que l'abandon des plus lâches. Elle n'en avait pas peur. Elle n'avait vraiment peur de rien. A la limite du Diable. Et encore.
"Madame..."
Elle abaisse la lunette grâce à laquelle elle observait les alentours, se retourne, pose les yeux sur celui qui se tient face à elle.
 Il est immense, beaucoup plus grand qu'elle, ce qui ne relève guère de l'exploit : mis à part les enfants emmaillotés elle n'a guère trouvé que les nains de foire qu'elle puisse surplomber. C'est le genre de colosse à la force tranquille, le leader né avec son calme olympien, son magnétisme puissant et une intelligence vive pleine du bon sens des gens de la campagne. Pour l'instant, sous les mèches blondes, pas trop propres, qui lui balayent le front, notre géant baisse timidement les yeux en se tordant nerveusement les mains. Il se dandine presque en fait.
"Madame... Les hommes en peuvent plus."
Un temps. Elle le fusille de son regard noir, profond et il se sent soudain petit garçon pris en faute. Il continue pourtant.
"Madame. S'il y avait que les hommes. Les chevaux aussi sont épuisés. On a plus qu' deux bêtes et vot' jument. Elle aussi elle est dans un triste état. Elle a la bouche aussi saignante que l'arrière boutique de la boucherie de mon cousin François. Celui de la ville. Et puis elle est terrorisée par le bruit de l'eau..."
Elle se tourne de nouveau. Reprend tranquillement son exercice de mise au point de la lunette. A-t-elle seulement entendu ce qu'il vient de lui dire? Lui aussi commence à n'en plus pouvoir. Voilà bien une quinzaine de jours qu'ils marchent tous comme des dératés, à une cadence quasi militaire, sans la moindre escale. S'arrêter pour la nuit relève déjà de l'exceptionnel ! Et puis il faut voir les endroits qu'elle leur fait traverser. Des forêts, encore des forêts, épaisses à ne plus entr'apercevoir la lumière du jour. Les chevaux n'aiment pas la forêt. C'est plein de bruissements, d'ombres tapis, de chemins confinés. Ils deviennent nerveux. Eux, ce qu'ils préfèrent, ce sont les vastes plaines où ils peuvent galoper. Lui non plus n'aime pas la forêt. Lui, l'homme des steppes, le voyageur de l'est, l'amoureux le l'immensité silencieuse. Ici, le bruit est assourdissant. Une cascade. C'est cela qu'on appelle une cascade. L'imposante masse qui vomit son flot en vaporeuses gouttelettes.  Oh non, il n'aime pas ça! C'est pas catholique comme endroit pour sur! Et puis toute cette hauteur, ça lui donne des vertiges. Il se dandine de plus en plus.
"Madame...
- Tuez la jument et donnez-la aux hommes à manger."
La voix est claire, tranchante. Elle baisse sa lunette et sourit. Elle continu de lui tourner le dos. Elle sait l'épuisement de ses hommes, elle entend le grondement montant de leur sourde révolte, elle connaît l'ascendant involontaire, naturel, que cet homme a pris sur les autres, se faisant leur porte-parole spontané, leur sous-chef  instinctif. Mais elle sait aussi ce qu'elle a vu là-bas, au pied de la cascade. Et alors qu'il s'apprête à porter ses ordres au reste du groupe elle l'arrête :
"Dites aux hommes que nous nous installons en contre bas de la cascade, un peu plus loin, au bord du torrent. Nous sommes arrivés, Letski. "
Il la regarde sans comprendre. Elle se tourne et il voit ses yeux flamboyer d'une lueur inconnue, qui lui fait peur plus encore.
"Néméor, Letski. Nous y sommes. Mon père n'était pas fou. Mon père n'était pas fou !"
Est ce de la haine, de la fierté, de la joie qu'il lit dans son visage? Il n'en a pas la moindre idée. Il entrevoit soudain le tréfonds de son âme, un court instant. Vite envolé.
"Alors, vous rêvez? Vous attendez quoi ici? La neige?"
Surpris en effet dans un rêve, il sursaute et s'en va, avec un étrange malaise dans la poitrine. Elle, fixe éperdument l'horizon. Elle tire de sa poche un vieux papier jauni, déchiré, froissé, racorni par les âges et le sert contre sa poitrine. Un vieux, très vieux papier qui vient du fond des temps. Du fond de son enfance lorsque son père la prenait sur ses genoux et lui parlait d'un monde merveilleux. Néméor. Elle se répète ce nom et se grise de l'entendre. Néméor, Néméor, Néméor.... Un fragment de carte comme seul héritage.
"Père..."
Le vent emporte ses paroles aux cieux.


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